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Full text of "Nouveau Christianisme : dialogues entre un conservateur et un novateur"

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' 


NOUVEAU 

CHRISTIANISME. 


i 


IrMPRIMERIK    DE   L  ACII  E  VARDIÈR  E  FILS, 

HUE    DU    COLOMBIER,    N"    3o. 


ooo 


NOUVEAU 

CHRISTIANISME, 

DIALOGUES 

E  M  R  R 

UN  CONSERVATEUR  ET  UN  NOVATEUR. 

PREMIER    DIALOGUE. 

Celui  qui  aime  les  autres  a  accompli  la  loi...  Tout 
est  compris  eo  abrégé  dans  cette  parole:  Tu  ai- 
meras ton  prochain  comme  toi-même. 

Saikt  Paul,  Efitre  aux  Romains. 


PARIS, 


BOSSANGE  PÈRE,  RUE  DE  RICHELIEU,  N"  60; 
A.   SAUTELET  liT   C"  ,   BA  FACIi  LA  BOURSii. 

182Ô. 


'•'if* 


AVANT-PROPOS. 


Le  morceau  que  l'on  va  lire  était  des- 
tiné à  faire  partie  du  deuxième  volume 
des  Opinions  littéraires,  philosophiques  et 
industrielles  ;  mais  l'objet  qui  s'y  trouve 
traité  est  tellement  important  en  lui- 
même  ,  et  à  cause  des  circonstances  poli- 
tiques actuelles,  qu'il  a  été  jugé  convena- 
ble de  le  publier  séparément,  et  Tlès  %. 
présent.  ♦  * 

Rappeler  les  peuples  et  les  rois  au 
véritable  esprit  du  christianisme ,  alors 
même  qu'on  s'en  écarte  le  plus ,  que 
des    lois   sur    le   sacrilège   sont    promul- 


1) 

giiécs  ,    et    que    les    eatholiqucs    et    lesi 
protestants  en  Angleterre  cherchent  les 
nio}^ens  de  terminer  une  lutte  longue  et 
pénible  ;  en  même  temps ,  essayer  de  pré- 
ciser l'action  du  sentiment  religieux  dans 
la  société,  quand  tous   l'éprouvent,   ou 
du  moins  sentent  le  besoin  de  le  respec- 
ter dans  les  autres  ;  quand  les  écrivains 
les  plus  distingués  s'occupent  d'en  déter- 
miner l'origine ,  les  formes  et   les   pro- 
grès, et  que,  d'une  autre  part,  la  théo- 
logieâcherche  à  l'étouffer  sous  le  poids  de 
la  superstition  :  tel  est  le   but  principal 
qu'on  s'est  proposé  dans  les  dialogues  sui- 
vants. 

Les    ministres   des    différentes    sectes 
chrétiennes  qui  se  regardent  réciproque- 


meut  comme  hérétiques,  et  qui,  dans  le 
sens  vrai  et  moral  du  christianisme,  le 
sont  tous  à  différents  degrés,  ces  minis- 
tres, disons-nous,  ne  manqueront  pas 
de  se  récrier  contre  une  semblable  ac- 
cusation ,  et  contre  l'écrit  où  elle  est  dé- 
veloppée; mais  ce  n'est  point  principa- 
lement à  eux  que  s'adresse  cet  écrit ,  il 
s'adresse  à  tous  ceux  qui,  classés,  soit 
comme  catholiques,  soit  comme  protes- 
tants luthériens ,  ou  protestants  réfor- 
més, ou  anglicans,  soit  même  comme 
israélites ,  regardent  la  religion  comme 
ayant  pour  objet  essentiel  la  morale; 
à  tous  les  hommes  qui ,  admettant 
la  plus  grande  liberté  de  culte  et  de 
dogme,  sont  loin  cependant  de  regarder 


IV 


la  morale  avec  des  yeux  d'iiuliiïcrcnce , 
et  qui  sentent  le  besoin  continuel  de 
l'épurer,  de  la  perfectionner ,  et  d'éten- 
dre son  empire  sur  toutes  les  classes  de 
la  société,  en  lui  conservant  un  caractère 
religieux  ;  à  tous  les  hommes  enfin  qui 
ont  saisi  ce  qu'il  y  a  de  vraiment  su- 
blime ,  de  divin ,  dans  le  premier  chris- 
tianisme ,  la  supériorité  de  la  morale  sur 
tout  le  reste  de  la  loi ,  c'est-à-dire  sur  le 
culte  et  le  dogme,  et  qui  comprennent 
en  même  temps  que  le  culte  et  le  dogme 
ont  pour  but  de  fixer  l'attention  de  tous 
les  fidèles  sur  la  morale  divine.  De  ce 
point  de  vue,  les  critiques  du  catholi- 
cisme, du  protestantisme,  et  des  autres 
sectes  chrétiennes ,  deviennent  indispen- 


sables,  puisqu'il  est  prouve  qu'aucune 
de  ces  sectes  n'a  accompli  les  vues  du 
fondateur  du  christianisme. 

Ce  désir  d'épurer  la  morale,  de  sim- 
plifier le  culte  et  le  dogme ,  pousse  beau- 
coup de  personnes  à  proposer  une  secte 
particulière  du  protestantisme ,  par  exem- 
ple la  religion  dite  réformée  ,  comme  le 
passage  inévitable  à  un  nouvel  ordre  de 
choses  religieux,  ou  même  comme  un 
choix  définitif;  elles  fondent  leur  opinion 
sur  ce  que  cette  religion  particulière  se 
rapproche  davantage  de  l'esprit  du  chris- 
tianisme que  toutes  les  autres,  et  certes 
elles  s'élèveront  pour  repousser  tous  les 
traits  qu'elles  croiront  lancés  contre  le 
protestantisme. 


VJ 

Il  n'y  a  qu'un  mot  à  répondre  à  cet 
argument  :  l'espèce  humaine  n'est  point 
condamnée  à  l'imitation  ;  et  il  arrive 
bien  souvent  que,  lorsque  nous  appré- 
cions complètement  l'avantage  qu'il  y  a 
eu,  à  une  époque  antérieure,  d'adopter 
telle  opinion  ,  telle  institution  ;  cette  ap- 
probation pour  ce  qui  a  été  fait  doit 
marcher  de  front  avec  l'établissement 
d'une  opinion,  d'une  institution  encore 
supérieure,  et  toute  erreur  à  cet  égard 
est  à  la  fois  et  nuisible  et  passagère. 

Quant  aux  personnes  qui  n'envisagent 
les  idées  sur  la  Divinité  et  sur  la  révé- 
lation que  comme  des  formules  qui  ont 
pu  avoir  quelque  utilité  à  des  époques 
d'ignorance    et    dç    barbarie  ,    et     qui 


vij 
trouveront   anti  -  philosophique  l'emploi 
de    semblables    formules    au    dix  -  neu- 
vième siècle  ;  ces  personnes  ,  qui ,  d^un 
rire  voltairien^  croiront  pouvoir   réfuter 
l'auteur  de  cet  écrite  chercheront  proba- 
blement  dans  leurs  systèmes  prétendus 
philosophiques   une  formule    de   morale 
plus  générale,  plus    simple   et   plus  po- 
pulaire  que  la  formule    chrétienne  ;   et 
si    elles  ne  trouvaient    à    lui   substituer 
que  la   raison   pure  et  la   loi  naturelle, 
révélée  au  fond  des  cœurs ,  elles  ne  sou- 
tiendraient plus  sans  doute  une   discus- 
sion   de  mots;   d'ailleurs,  elles  ne   tar- 
deraient  pas   à  s'apercevoir   combien   il 
y  a  de  vague  et  d'incertitude  dans  leur 
langage.  Si  elles  pouvaient  enfm  douter 


vil) 

de  l'excellence  sur-humaine  du  principe 
chrétien ,  au  moins  devraient-elles  le  res- 
pecter comme  le  principe  le  plus  général 
que  les  hommes  aient  jamais  employé, 
comme  la  théorie  la  plus  élevée  qui  ait 
été  produite  depuis  dix-huit  siècles. 


NOUVEAU 

CHRISTIANISME, 


DIALOGUES 


UN  CONSERVATEUR  ET  UN  NOVATEUR. 


PREMIER  DIALOGUE. 

Le  Conservateur.   Croyez-vous  en  Dieu  ? 

Le  Novateur.  Oui ,  je  crois  en  Dieu. 

Le  C.  Croyez-vous  que  la  religion  chrétienne 
ait  une  origine  divine  ? 

Le  in.   Oui,  je  le  crois. 

Le  C.  Si  la  religion  chrétienne  est  d'origine 
divine  ,  elle  n'est  point  susceptible  de  perfec- 
tionnement ;  cependant  vous  excitez  par  vos 
écrits  les  artistes  ,  les  industriels  et  les  savants 


û  pcriectionner  cette  velij^ion  :  vous  entrez  donc- 
en  contradiction  avec  vous-même,  puisque 
votre  opinion  et  votre  croyance  se  trouvent  en 
opposition. 

Le  ]N.  L'opposition  que  vous  croyez  remar- 
quer entre  mon  opinion  et  ma  croyance  n'est 
qu'apparente  ;  il  faut  distinguer  ce  que  Dieu  a 
dit  personnellement  5  de  ce  que  le  clergé  a  dit 
en  son  nom. 

Ce  que  Dieu  a  dit  n'est  certainement  pas 
perfectible,  mais  ce  que  le  clergé  a  dit  au  nom 
de  Dieu  compose  une  science  susceptible  de 
perfectionnement  ,  de  même  que  toutes  les 
autres  sciences  humaines.  La  théorie  de  la  théo- 
logie a  besoin  d'être  renouvelée  à  certaines  épo- 
ques ,  de  même  que  celle  de  la  physique,  de 
la  chimie  et  de  la  physiologie. 

Le  C.  Quelle  est  la  partie  de  la  religion  que 
vous  croyez  divine  ?  quelle  est  celle  que  vous 
considérez  comme  étant  humaine  ? 

Le  N.  Dieu  a  dit  :  Les  hommes  doivent  se 
conduire  en  frères  à  l'égard  les  uns  des  autres  ; 
ce  principe  sublime  renferme  tout  ce  qu'il  y  a 
de  divin  dans  la  religion  chrétienne. 


Le  C.  Quoi  !  vous  réduisez  à  un  seul  prin- 
cipe ce  qu'il  y  a  de  divin  dans  le  christianisme?... 

Le  N.  Dieu  a  nécessairement  tout  rapporté  à 
un  seul  principe  ;  il  a  nécessairement  tout  dé- 
duit du  même  principe  ;  sans  quoi  sa  volonté 
à  l'égard  des  hommes  n'aurait  point  été  systé- 
matique. Ce  serait  un  blasphème  de  prétendre 
que  le  Tout-Puissant  ait  fondé  sa  religion  sur 
plusieurs  principes. 

Or ,  d'après  ce  principe  que  Dieu  a  donné 
aux  hommes  pour  règle  de  leur  conduite  ,  ils 
doivent  organiser  leur  société  de  la  manière  qui 
puisse  être  la  plus  avantageuse  au  plus  grand 
nombre  ;  ils  doivent  se  proposer  pour  but  dans 
tous  leurs  travaux ,  dans  toutes  leurs  actions , 
d'améliorer  le  plus  promptement  et  le  plus 
complètement  possible  l'existence  morale  et 
physique  de  la  classe  la  plus  nombreuse. 

Je  dis  que  c'est  en  cela  et  en  cela  seulement 
que  consiste  la  partie  divine  de  la  religion  chré- 
tienne. 

Le  C.  J'admets  que  Dieu  n'ait  donné  aux  hom- 
mes qu'un  seul  principe  ;  j'admets  qu'il  leur  ait 

commandé  d'organiser  leur  société  de  manière 

1. 


à  garantir  à  la  classe  la  plus  pauvre  l'amélio- 
ration la  plus  prompte  et  la  plus  complète  de 
son  existence  morale  et  physique  :  mais  je  vous 
ferai  observer  que  Dieu  a  laissé  des  guides  à  l'es- 
pècehuniaine.  Avant  de  remonter  au  ciel ,  Jésus- 
Christ  a  chargé  ses  apôtres  et  leurs  successeurs 
de  diriger  la  conduite  des  hommes  ,  en  leur 
indiquant  les  applications  qu'ils  devaient  faire 
du  principe  fondamental  de  la  morale  divine  , 
et  en  leur  facilitant  les  moyens  d'en  tirer  les 
conséquences  les  plus  justes. 

Reconnaissez-vous  l'église  pour  une  institu- 
tion divine  ? 

Le  N.  Je  crois  que  Dieu  a  fondé  lui-même 
l'église  chrétienne  ;  je  suis  pénétré  du  plus 
profond  respect  et  de  la  plus  grande  admira- 
tion pour  la  conduite  des  pères  de  cette  église. 

Ces  chefs  de  l'église  primitive  ont  prêché 
franchement  l'union  à  tous  les  peuples;  ils  les 
ont  engagés  à  vivre  entre  eux  d'une  manière 
pacifique  ;  ils  ont  déclaré  positivement  et  avec 
la  plus  grande  énergie  aux  hommes  puissants 
que  leur  premier  devoir  était  d'employer  tous 
leurs  moyens  à  la  plus    prompte    amélioration 


5 

possible  de  l'existence  morale  et  physique  des 
pauvres. 

Ces  chefs  de  l'église  primitive  ont  fait  le 
meilleur  de  tous  les  livres  qui  ait  jamais  été 
publié ,  le  Catéchisme  -primitif,  dans  lequel  ils 
ont  partagé  les  actions  des  hommes  en  deux 
classes ,  les  bonnes  et  les  mauvaises  ,  c'est-à- 
dire  celles  qui  sont  conformes  au  principe 
fondamental  de  la  morale  divine  ,  et  celles  qui 
sont  contraires  à  ce  principe. 

Le  C.  Précisez  davantage  votre  idée,  et  dites- 
moi  si  vous  regardez  l'église  chrétienne  comme 
infaillible. 

Le  N.  Dans  le  cas  où  l'église  a  pour  chefs  les 
hommes  les  plus  capables  de  diriger  les  forces 
de  la  société  vers  le  but  divin ,  je  crois  que 
l'église  peut  sans  inconvénient  être  réputée 
infaillible ,  et  que  la  société  agit  sagement  en 
se  laissant  conduire  par  elle. 

Je  considère  les  pères  de  l'église  comme 
ayant  été  infaillibles  pour  l'époque  où  ils  ont 
vécu  ,  tandis  que  le  clergé  me  paraît  atijour- 
d'hui,  de  tous  les  corps  constitués,  celui  qui 
commet  les   plus  grandes  erreurs  ,   les  erreurs 


6 

les  plus  nuisibles  à  la  société  ;  celui  dont  la 
conduite  se  trouve  le  plus  directement  en  op- 
position avec  le  principe  fondamental  de  la  mo- 
rale divine. 

Le  C.  La  religion  chrétienne  se  trouve  donc, 
selon  vous,  dans  une  bien  mauvaise  situation  ? 

Le  N.  Bien  au  contraire  ,  jamais  il  n'a 
existé  un  si  grand  nombre  de  bons  chrétiens  ; 
mais  aujourd'hui  ils  appartiennent  presque 
tous  à  la  classe  des  laïques.  La  religion  chré- 
tienne a  perdu,  depuis  le  quinzième  siècle, 
son  unité  d'action.  Depuis  cette  époque  il 
n'existe  plus  de  clergé  chrétien  ;  tous  les  cler- 
gés qui  cherchent  aujourd'hui  à  enter  leurs 
opinions ,  leurs  morales  ,  leurs  cultes  et  leurs 
dogmes  sur  le  principe  de  morale  que  les 
hommes  ont  reçu  de  Dieu  sont  hérétiques  , 
puisque  leurs  opinions  ,  leurs  morales  ,  leurs 
dogmes  et  leurs  cultes  se  trouvent  plus  ou 
moins  en  opposition  avec  la  morale  divine  ;  le 
clergé  qui  est  le  plus  puissant  de  tous  est  aussi 
celui  de  tous  dont  l'hérésie  est  la  plus  forte. 

Le  C.    Que  deviendra  la  religion   chrétienne 
si ,  comme  vous  le  pensez  ,  les  hommes  chargés 


du    soin    de    l'enseigner    sont   devenus    héréti- 
ques ? 

Le  N.  Le  christianisme  deviendra  la  religion 
universelle  et  unique  ;  les  Asiatiques  et  les  Afri- 
cains se  convertiront;  les  membres  du  clergé 
européen  redeviendront  bons  chrétiens ,  ils  aban- 
donneront les  différentes  hérésies  qu'ils  profes- 
sent aujourd'hui.  La  véritable  doctrine  du  chris- 
tianisme ,  c'est-à-dire  la  doctrine  la  plus  générale 
qui  puisse  être  déduite  du  principe  fondamental 
de  la  morale  divine ,  sera  produite ,  et  ausitôt 
cesseront  les  différences  qui  existent  dans  les 
opinions  religieuses. 

La  première  doctrine  chrétienne  n'a  donné  à  la 
société  qu'une  organisation  partielle  et  très  incom- 
plète. Les  droits  deCésar  sont  restés  indépendants 
des  droits  attribués  à  l'église.  Rendez  à  César  ce  qui 
appartient  à  César;  telle  est  la  fameuse  maxime 
qui  a  séparé  ces  deux  pouvoirs.  Le  pouvoir  tem- 
porel a  continué  de  fonder  sa  puissance  sur  la 
loi  du  plus  fort ,  tandis  que  l'église  a  professé  que 
la  société  ne  devait  reconnaître  comme  légitimes 
que  les  institutions  ayant  pour  objet  l'améliora- 
tion de  l'existence  de  la  classe  la  plus  pauvre 


8 

La  nouvelle  organisation  chrétienne  déduira 
les  institutions  temporelles  ,  ainsi  que  les  institu- 
tions spirituelles ,  du  principe  que  tous  les  hommes 
doivent  se  conduire  à  l'égard  les  uns  des  autres 
comme  des  frères.  Elle  dirigera  toutes  les  institu- 
tions ,  de  quelque  nature  qu'elles  soient ,  vers 
raccroissement  du  bien-être  de  la  classe  la  plus 
pauvre. 

Le  C.  Sur  quels  faits  fondez-vous  cette  opi- 
nion? Qui  vous  autorise  à  croire  qu'un  même 
principe  de  morale  deviendra  le  régulateur  uni- 
que de  toutes  les  sociétés  humaines  ? 

Le  N.  La  morale  la  plus  générale,  la  mo- 
rale divine  doit  devenir  la  morale  unique  ; 
c'est  la  conséquence  de  sa  nature  et  de  son 
origine. 

Le  peuple  de  Dieu ,  celui  qui  avait  reçu  des 
révélations  avant  l'apparition  de  Jésus  ,  celui  qui 
est  le  plus  généralement  répandu  sur  toute  la 
surface  du  globe ,  a  toujours  senti  que  la 
doctrine  chrétienne,  fondée  par  les  pères  de 
l'église  ,  était  incomplète;  il  a  toujours  proclamé 
qu'il  arriverait  une  grande  époque ,  à  laquelle  il  a 
donné  le  nom  de  messiaque  ,  époque  où  la  doc- 


9 
trine  religieuse  serait  présentée  avec  toute  la  gé- 
néralité dont  elle  est  susceptible;  qu'elle  régle- 
rait également  l'action  du  pouvoir  temporel  et 
celle  du  pouvoir  spirituel,  et  qu'alors  toute  l'es- 
pèce humaine  n'aurait  plus  qu'une  seule  reli- 
gion, qu'une  même  organisation. 

Enfin  je  conçois  clairement  la  nouvelle  doc- 
trine chrétienne ,  et  je  vais  la  produire  ;  puis  je 
passerai  en  revue  toutes  les  institutions  spiri- 
tuelles et  temporelles  qui  existent  en  Angleterre, 
en  France ,  dans  l'Allemagne  du  nord  et  dans 
celle  du  sud  ;  en  Italie ,  en  Espagne  et  en  Russie  ; 
dans  l'Amérique  septentrionale  et  dans  l'Amé- 
rique méridionale.  Je  comparerai  les  doctrines 
de  ces  différentes  institutions  avec  celle  qui  se 
déduit  directement  du  principe  fondamental  de 
la  morale  divine,  et  je  ferai  facilement  compren- 
dre à  tous  les  hommes  ayant  de  la  bonne  foi  et 
de  bonnes  intentions,  que  si  toutes  ces  institu- 
tions étaient  dirigées  vers  le  but  de  l'améliora- 
tion du  bien-être  moral  et  physique  de  la  classe 
la  plus  pauvre  ,  elles  feraient  prospérer  toutes 
les  classes  de  la  société,  toutes  les  nations,  avec 
la   plus  grande  rapidité   possible. 


10 

Je  suis  novateur,  pareeque  je  lire  des  consé- 
quences plus  directes  qu'on  ne  l'avait  fait  jus- 
qu'à ce  jour  du  principe  fondanaental  de  la  mo- 
rale divine.  Vous  qui ,  zélé  comme  moi  pour  le 
bien  public ,  êtes  animé  d'un  esprit  de  conser- 
vation, vous  bornez  votre  tâche  à  empêcher  les 
hommes  de  perdre  de  vue  le  principe  même  que 
je  veux  développer.  Eh  bien ,  réunissons  nos  ef- 
forts ;  je  vais  produire  mes  idées  ,  combattez-les 
quand  il  vous  paraîtra  que  je  m'écarterai  de  la 
direction  donnée  aux  hommes  par  le  Tout- 
Puissant. 

C'est  avec  une  entière  confiance  que  j'entre- 
prends cette  grande  œuvre.  Le  meilleur  théolo- 
gien est  celui  qui  fait  les  applications  les  plus 
générales  du  principe  fondamental  de  la  morale 
divine  ;  le  meilleur  théologien  est  le  véritable 
pape  ,  il  est  le  vicaire  de  Dieu  sur  la  terre.  Si  les 
conséquences  que  je  vais  présenter  sont  justes  , 
si  la  doctrine  que  je  vais  exposer  est  bonne , 
c'est  au  nom  de  Dieu  que  j'aurai  parlé. 

J'entre  en  matière.  Je  commencerai  par  exa- 
miner les  différentes  religions  qui  existent  au- 
jourd'hui ;  je  comparerai  leurs  doctrines  avec 


1 1 


celle  qui  se  déduit  directement  du  principe  fon- 
damental de  la  morale  divine. 

DES    RELIGIONS. 

Le  nouveau  christianisme  se  composera  de 
parties  à  peu  près  semblables  à  celles  qui  com- 
posent aujourd'hui  les  diverses  associations  hé- 
rétiques qui  existent  en  Europe  et  en  Amérique. 

Le  nouveau  christianisme ,  de  même  que  les 
associations  hérétiques ,  aura  sa  morale ,  son 
culte  et  son  dogme  ;  il  aura  son  clergé  ,  et  son 
clergé  aura  ses  chefs.  Mais ,  malgré  cette  simili- 
tude d'organisation ,  le  nouveau  christianisme 
se  trouvera  purgé  de  toutes  les  hérésies  actuelles  ; 
la  doctrine  de  la  morale  sera  considérée,  par  les 
nouveaux  chrétiens ,  comme  la  plus  importante  ; 
le  culte  et  le  dogme  ne  seront  envisagés  par  eux 
que  comme  des  accessoires  ayant  pour  objet 
principal  de  fixer  sur  la  morale  l'attention  des 
fidèles  de  toutes  les  classes. 

Dans  le  nouveau  christianisme  ,  toute  la  mo- 
rale sera  déduite  directement  de  ce  principe  :  les 
hommes  doivent  se  conduire  en  frères  à  l'égard  les 


I!2 


uns  des  autres;  et  ce  principe  ,  qui  appartient  au 
christianisme  primitif,  éprouvera  une  transfigu- 
ration d'après  laquelle  il  sera  présenté  comme 
devant  être  aujourd'hui  le  but  de  tous  les  travaux 
religieux. 

Ce  principe  régénéré  sera  présenté  de  la 
manière  suivante  :  La  religion  doit  diriger  la 
société  vers  le  grand  but  de  l'amélioration  la 
•plus  rapide  possible  du  sort  de  la  classe  la  plus 
pauvre. 

Ceux  qui  doivent  fonder  le  nouveau  christia- 
nisme ,  et  se  constituer  chefs  de  la  nouvelle  église, 
ce  sont  les  hommes  les  plus  capables  de  contribuer 
par  leurs  travaux  à  l'accroissement  du  bien-être 
de  la  classe  la  plus  pauvre.  Les  fonctions  du 
clergé  se  réduiront  à  enseigner  la  nouvelle  doc- 
trine chrétienne ,  au  perfectionnement  de  la- 
quelle les  chefs  de  l'église  travailleront  sans  re- 
lâche. 

Yoilà  en  peu  de  mots  le  caractère  que  doit 
développer  dans  les  circonstances  présentes  le 
véritable  christianisme.  Nous  allons  comparer 
cette  conception  d'institution  religieuse  avec  les 
religions  qui  existent  en  Europe  et  en  Amérique  ; 


de  cette  comparaison  nous  ferons  facilement 
ressortir  la  preuve  que  toutes  les  religions  pré- 
tendues chrétiennes  qui  se  professent  aujourd'hui 
ne  sont  que  des  hérésies,  c'est-à-dire  qu'elles  ne 
tendent  pas  directement  à  l'amélioration  la  plus 
rapide  possible  du  bien-être  de  la  classe  la  plus 
pauvre,  ce  qui  est  le  but  unique  du  christia- 
nisme. 

DE    LA    RELIGION    CATHOLIQBE. 

L'association  Catholique,  Apostolique  et  Ro- 
maine est  la  plus  nombreuse  de  toutes  les  asso- 
ciations religieuses  européennes  et  américaines  ; 
elle  possède  encore  plusieurs  grands  avantages 
sur  toutes  les  autres  sectes  auxquelles  sont  atta- 
chés les  habitants  de  ces  deux  continents. 

Elle  a  succédé  immédiatement  à  l'association 
chrétienne,  ce  qui  lui  donne  un  certain  vernis 
d'orthodoxie. 

Son  clergé  a  hérité  d'une  grande  partie  des 
richesses  que  le  clergé  chrétien  avait  conquises 
dans  les  nombreuses  victoires  qu'il  remporta 
pendant   quinze  siècles  ,   en  combattant  pour 


'4 

l'aristocratie  des  talents  contre  l'aristocratie  de- 
là naissance  ,  et  en  faisant  valoir  la  suprématie 
religieuse  des  hommes  pacifiques  sur  les  mili- 
taires. 

Les  chefs  de  l'église  Catholique  ont  conserve 
la  souveraineté  de  la  ville  qui  depuis  plus  de 
vingt  siècles  a  constamment  dominé  le  monde  , 
d'abord  par  la  force  des  armes ,  ensuite  par  la 
toute -puissance  de  la  morale  divine;  et  c'est 
au  Vatican  que  les  jésuites  combinent  aujour- 
d'hui les  moyens  de  dominer  toute  l'espèce 
humaine  par  un  odieux  système  de  mysticités 
et  de  ruses. 

L'association  Catholique  ,  Apostolique  et  Ro- 
maine est  incontestablement  encore  très  puis- 
sante ,  quoiqu'elle  soit  considérablement  déchue 
depuis  le  pontificat  de  Léon  X  ,  qui  a  été  son 
fondateur  ;  mais  la  force  que  cette  association 
possède  n'est  qu'une  force  matérielle,  et  ce 
n'est  qu'au  moyen  de  la  ruse  qu'elle  parvient 
à  se  soutenir.  La  force  spirituelle  ,  la  force  de 
la  morale  ,  la  force  chrétienne  ,  celle  que  don- 
nent la  franchise  et  la  loyauté,  lui  manque  entiè- 
rement.   En    un   mot  la    religion   Catholique , 


Apostolique  et  Romaine  n'est  autre  chose  qu'une 
hérésie  chrétienne  ;  elle  n'est  qu'une  portion 
du  christianisme  dégénéré. 

Je  dis  que  les  catholiques  sont  des  hérétiques, 
et  je  le  prouverai:  je  prouverai  que  la  renais- 
sance du  christianisme  anéantira  l'inquisition  , 
et  qu'elle  débarrassera  la  société  des  jésuites, 
ainsi  que  de  leurs  doctrines  machiavéliques. 

Le  véritable  christianisme  commande  à  tous 
les  hommes  de  se  conduire  en  frères  à  l'égard 
les  uns  des  autres  ;  Jésus-Christ  a  promis  la  vie 
éternelle  à  ceux  qui  auraient  le  plus  contribué 
à  l'améUoration  de  l'existence  de  la  classe  la 
plus  pauvre  sous  le  rapport  moral  et  sous  le 
rapport  physique. 

Ainsi  les  chefs  de  l'église  chrétienne  doivent 
être  choisis  parmi  les  hommes  les  plus  capables 
de  diriger  les  travaux  qui  ont  pour  objet  l'ac- 
croissement du -bien  être  de  la  classe  la  plus 
nombreuse  ;  ainsi  le  clergé  doit  s'occuper  prin- 
cipalement d'enseigner  aux  fidèles  la  conduite 
qu'ils  doivent  tenir  pour  accélérer  le  bien-être 
de  la  majorité  de  la  population. 

Examinons    maintenant    comment    le  sacre 


i6 

collège  a  été  composé  depuis  Léon  X,  fondateur 
de  l'église  Catholique,  Apostolique  et  Romaine; 
examinons  les  connaissances  que  ce  collège 
exige  de  la  part  de  ceux  à  qui  il  accorde  la  prê- 
trise ,  voyons  quelles  sont  les  améliorations 
morales  et  physiques  que  la  classe  pauvre  a 
éprouvées  dans  les  états  ecclésiastiques  qui  de- 
vraient servir  de  modèle  à  tous  les  autres  gou- 
vernements ;  examinons  enfin  en  quoi  consiste 
l'enseignement  donné  par  le  clergé  catholique 
aux  fidèles  de  sa  communion. 

Je  fais  sommation  au  pape ,  qui  se  dit  chré- 
tien ,  qui  prétend  être  infaillible  ,  qui  prend  le 
titre  de  vicaire  de  Jésus-Christ ,  de  répondre 
clairement  et  sans  employer  aucune  locution 
mystique  ,  aux  quatre  accusations  d'hérésie  que 
je  vais  porter  contre  l'église  Catholique. 

J'accuse  le  pape  et  son  église  d'hérésie  sous 
ce  premier  chef  : 

U enseignement  que  le  clergé  Catholique  donne 
aux  laïques  de  sa  communion  est  vicieux  ,  il  ne 
dirige  point  leur  conduite  dans  la  voie  du  Chris- 
tianisme. 

La  religion  chrétienne  propose  pour  but  ter- 


»7 

restre  aux  fidèles ,  l'amélioration  la  plus  rapide 
possible  de  l'existence  morale  et  physique  du 
pauvre.  Jésus-Christ  a  promis  la  vie  éternelle  à 
ceux  qui  travailleraient  avec  le  plus  de  zèle  à 
l'accroissement  du  bien-être  de  la  classe  la  plus 
nombreuse. 

Le  clergé  catholique,  de  môme  que  tous  les 
autres  clergés ,  a  donc  pour  mission  d'exciter 
l'ardeur  de  tous  les  membres  de  la  société  vers 
]es  travaux  d'une  utilité  générale. 

Ainsi  tous  les  clergés  doivent  user  de  tous 
leurs  moyens  intellectuels  ,  et  de  tous  leurs 
talents  pour  prouver,  dans  leurs  sermons  et  dans 
leurs  entretiens  familiers,  aux  laïques  de  leur 
croyance,  que  l'amélioration  de  l'existence  de 
la  dernière  classe  entraîne  nécessairement  l'ac- 
croissement du  bien  -  être  réel  et  positif  des 
classes  supérieures ,  car  Dieu  regarde  tous  les 
hommes  ,  même  les  riches  ,  comme  ses  en- 
fants. 

Ainsi  les  clergés  doivent ,  dans  l'enseigne- 
ment qu'ils  donnent  aux  enfants,  dans  les  pré- 
dications qu'ils  font  aux  fidèles ,  dans  les  prières 
qu'ils  adressent  au  ciel,  de  même  que  dans  toutes 

2 


i8 

les  parties  de  leurs  cultes  et  de  leurs  dogmes , 
fixer  l'attention  de  leurs  auditeurs  sur  ce  fait 
important ,  que  l'immense  majorité  de  la  popula- 
iion  pourrait  jouir  d'une  existence  morale  et  phy- 
sique beaucoup  plus  satisfaisante  que  celle  dont 
elle  a  joui  jusqu'à  ce  jour;  et  que  les  riches  ,  en 
accroissant  le  bonheur  des  pauvres  ,  amélioreraient 
leur  propre  existence. 

Voilà  la  conduite  que  le  véritable  christia- 
nisme dicte  au  clergé  ;  il  nous  sera  maintenant 
facile  de  mettre  en  évidence  les  vices  de  l'in- 
structiort  donnée  par  le  clergé  catholique  à 
ceux  qui  suivent  sa  croyance. 

Qu'on  parcoure  la  totalité  des  ouvrages  écrits 
sur  le  dogme  catholique  avec  l'approbation  du 
pape  et  de  son  sacré  collège;  qu'on  examine  la 
totalité  des  prières  consacrées  par  les  chefs  de 
l'église,  pour  être  récitées  par  les  fidèles  ,  tant 
laïques  qu'ecclésiastiques ,  et  nulle  part  on  ne 
trouvera  le  but  de  la  religion  chrétienne  claire- 
ment désigné  :  les  idées  de  morale  se  trouvent 
en  petit  nombre  dans  ces  écrits  ,  et  elles  ne  for- 
ment point  corps  de  doctrine  ;  elles  sont  clair- 
semées dans  cette  immense  quantité  de  volumes 


'9 

qui  se  composent  essentiellement  des  répétitions 
fastidieuses  de  quelques  conceptions  mystiques, 
conceptions  qui  ne  peuvent  nullement  servir  de 
guides,  et  qui  sont  au  contraire  de  nature  à  faire 
perdre  de  vue  les  principes  de  la  sublime  mo- 
rale du  Christ. 

Il  serait  injuste  de  porter  l'accusation  d'inco- 
hérence contre  l'immense  collection  des  prières 
catholiques  consacrées  par  le  pape  ;  on  recon- 
naît que  le  choix  de  ces  prières  a  été  dirigé  par 
une  conception  systématique  ;  on  reconnaît  que 
le  sacré  collège  a  dirigé  tous  les  fidèles  vers  un 
même  but;  mais  il  est  évident  que  ce  but  n'est 
point  le  but  chrétien,  c'est  un  but  hérétique, 
c'est  celui  de  persuader  aux  laïques  qu'ils  ne 
sont  point  en  état  de  se  conduire  par  leurs  pro- 
pres lumières,  et  qu'ils  doivent  se  laisser  diriger 
par  le  clergé,  sans  que  le  clei'gé  soit  obligé  de 
posséder  une  capacité  supérieure  à  celle  qu'ils 
possèdent. 

Toutes  les  parties  du  culte,  ainsi  que  tous  les 
principes  du  dogme  catholique,  ont  évidemment 
pour  objet  de  faire  passer  les  laïques  sous  la  dé- 
pendance la  plus  absolue  du  clergé. 


20 

La  première  accusation  d'hérésie  que  je  porte 
contre  le  pape  et  contre  son  église,  sur  la  mau- 
vaise instruction  qu'ils  donnent  aux  catlioliques, 
est  donc  fondée. 

J'accuse  le  pape  et  les  cardinaux  d'être  héréli" 
ques  sous  ce  second  chef. 

Je  les  accuse  de  ne  point  posséder  les  connais- 
sances qui  les  rendraient  capables  de  diriger  les 
fidèles  dans  la  voie  de  leur  salut. 

Je  les  accuse  de  donner  une  mauvaise  éducation 
aux  séminaristes  y  et  de  ne  point  exiger  de  ceux 
auxquels  ils  accordent  la  prêtrise  l'instruction  qui 
leur  serait  nécessaire  pour  devenir  de  dignes  pas- 
teurs ,  des  pasteurs  capables  de  bien  diriger  les 
troupeaux  qui  doivent  leur  être  confiés. 

La  théologie  est  la  seule  science  qu'on  en- 
seigne dans  les  séminaires;  la  théologie  est  la 
seule  science  que  le  pape  et  les  cardinaux  se 
croient  obligés  de  cultiver  ;  la  théologie  est  la 
seule  science  que  les  chefs  du  clergé  exigent  de 
ceux  qui,  comme  curés,  évèques,  archevê- 
ques, etc.,  sont  destinés  à  diriger  la  conduite 
des  fidèles. 

Or  je  demande  ce  que  c'est  que  la  théologie  ? 


21 


et  je  trouve  que  c'est  la  science  de  l'argumenta- 
tion sur  les  questions  relatives  au  dogme  et  au 
culte. 

Cette  science  est  incontestablement  la  plus 
importante  de  toutes  pour  les  clergés  hérétiques, 
attendu  qu'elle  leur  fournit  le  moyen  de  fixer 
l'attention  des  fidèles  sur  des  minuties ,  et  de 
faire  perdre  de  vue  aux  chrétiens  le  grand  but 
terrestre  qu'ils  doivent  se  proposer  pour  obtenir 
la  vie  éternelle ,  c'est-à-dire  l'amélioration  la 
plus  rapide  possible  de  l'existence  morale  et  phy- 
sique de  la  classe  pauvre. 

Mais  la  théologie  ne  saurait  avoir  une  grande 
importance  pour  un  clergé  vraiment  chrétien , 
qui  doit  ne  considérer  le  culte  et  le  dogme  que 
comme  des  accessoires  religieux  ,  ne  présenter 
que  la  morale  comme  véritable  doctrine  reli- 
gieuse, et  n'employer  le  dogme  et  le  culte  que 
comme  des  moyens  souvent  utiles  pour  fixer 
sur  elle  l'attention  de  tous  les  clirétiens. 

Le  clergé  romain  a  été  orthodoxe  jusqu'à  l'avé- 
nement  de  Léon  X  au  trône  papal ,  parceque 
jusqu'à  cette  époque  il  a  été  supérieur  aux  laïques 
dans  toutes  les  sciences  dont   les   progrès  ont 


22 

contribué  à  l'accroissement  du  bien-être  de  la 
classe  la  plus  pauvre;  depuis  il  est  devenu  hé- 
rétique ,  parcequ'il  n'a  plus  cultivé  que  la  théo- 
logie, et  qu'il  s'est  laissé  surpasser  par  les  laï- 
ques dans  les  beaux  -  arts  ,  dans  les  sciences 
exactes  ,  et  sous  le  rapport  de  la  capacité  in- 
dustrielle. 

L'accusation  d'hérésie  que  je  porte  contre  le 
pape  et  contre  les  cardinaux,  à  raison  du  mauvais 
usage'qu'ils  font  de  leur  intelligence  et  de  la  mau- 
vaise éducation  qu'ils  donnent  aux  séminaristes 
est  donc  fondée. 

J'accuse  le  pape  de  se  conduire  en  hérétique  sous 
ce  troisième  chef  ;  je  l'accuse  de  tenir  une  conduite 
gouvernementale,  plus  contraire  aux  intérêts  mo- 
raux et  physiques  de  la  classe  indigente  de  ses  sujets 
temporels  que  celle  d'aucun  prince  laïque  envers 
ses  sujets  pauvres. 

Qu'on  parcoure  toute  l'Europe,  et  on  recon- 
naîtra que  la  population  des  états  ecclésiastiques 
est  celle  où  l'administration  des  intérêts  publics 
est  la  plus  vicieuse  et  la  plus  anti-chrétienne. 

Des  terrains  considérables  ,  qui  font  partie  du 
domaine  de  saint  Pierre  ,  et  qui  rapportaient  au- 


20 

tiefois  des  récoltes  abondantes ,  se  sont  con- 
vertis en  marais  pestilentiels  par  la  négligence 
du  gouvernement  papal. 

Une  grande  partie  du  territoire ,  qui  n'a  pas 
été  envahie  par  les  eaux,  reste  sans  culture  ,  ce 
qui  ne  doit  point  être  attribué  à  l'ingratitude  du 
sol ,  mais  bien  au  peu  d'avantage  que  procure  la 
profession  de  cultivateur  dans  les  états  ecclésias- 
tiques :  cette  profession  n'offrant  ni  considéra- 
tion, ni  profits  suffisants,  est  peu  recherchée;  les 
hommes  qui  se  sentent  de  la  capacité,  ou  qui 
possèdent  des  capitaux  ,  ne  s'y  livrent  point.  Le 
pape  s'est  réservé  le  monopole ,  non  seulement 
de  tous  les  produits  importants  de  la  culture, 
mais  encore  de  tous  les  objets  de  première  né- 
cessité ,  et  il  concède  l'exercice  de  ce  monopole 
à  ceux  des  cardinaux  qui  parviennent  à  deve- 
nir ses  favoris  (i). 

(i)  Sous  ce  rapport  fondamental  de  l'existence  sociale, 
l'administration  papale  est  encore  plus  vicieuse  que  celle 
du  grand-turc.  Je  vais  en  citer  un  exemple  récent  :  un  bou- 
langer de  Rome  a  été  condamné  à  une  forte  amende 
pour  avoir  vendu  du  pain  à  un  prix  qui  n'était  pas  légal. 
Le  motif  de  la  condanmation  n'était  point  que  le  vendeur 


24 

KnOn  il  n'existe  dans  les  états  ecclésiastiques 
aucune  activité  de  fabrication,  quoique  le  bon 
marché  de  la  main  d'œuvre  pût  y  rendre  réta- 
blissement de  manufactures  très  avantageux. 
Cela  tient  uniquement  aux  vices  de  l'adminis- 
tration. 

Toutes  les  branches  d'industrie  se  trouvent 
paralysées.  Les  pauvres  manquent  de  travail ,  et 
mourraient  de  faim  si  les  établissements  ecclé- 
siastiques, c'est-à-dire  le  gouvernement,  ne  les 
nourrissaient  pas.  Les  pauvres,  étant  nourris  par 
charité  ,  sont  mal  nourris  ;  ainsi  leur  existence 
est  malheureuse  sous  le  rapport  physique. 

Ils  sont  encore  plus  malheureux  sous  le  rap- 
port moral ,  puisqu'ils  vivent  dans  l'oisiveté,  qui 

eût  fait  tort  à  l'acquéreur  en  lui  livrant  une  quantité  infé- 
rieure à  celle  qu'il  devait  recevoir  ;  la  punition  avait  une 
cause  absolunient  opposée.  La  faute  punie  consistait  à  s'être 
rendu  coupable  de  délit  envers  les  vendeurs  en  traitant  trop 
avantageusement  les  acheteurs. 

L'explication  de  ce  jugement  inique  est  bien  facile  :  la 
presque  totalité  des  boulangeries  de  Rome  appartient  à  des 
cardinaux,  qui  ont  par  conséquent  intérêt  à  vendre  le  pain 
le  plus  cher  possible  ,  et  qui  regardent  comme  un  crime  tout 
ce  qui  diminue  leurs  bénéfices. 


23 

est  la  mère  de  tous  les  vices  et  de  tous  les  brigan- 
dages dont  ce  malheureux  pays  est  infesté. 

La  troisième  accusation  d'hérésie  que  je  porte 
contre  le  pape ,  à  raison  de  la  manière  vicieuse 
et  anti-chrétienne  dont  il  gouverne  ses  sujets  tem- 
porels ,  est  donc  fondée. 

J'accuse  le  pape  et  tous  les  cardinaux  actuels  , 
j'accuse  tous  les  papes  et  tous  les  cardinaux  qui 
ont  existé  depuis  le  quinzième  siècle  y  d'être  et  d'a- 
voir été  hérétiques  sous  ce  quatrième  chef. 

Je  les  accuse  d'abord  d'avoir  consenti  a  la  for- 
mation de  deux  institutions  diamétralement  oppo- 
sées à  l'esprit  du  christianisme  y  celle  de  l'inquisi- 
tion et  celle  des  jésuites;  Je  les  accuse  ensuite  d'a- 
voir,  depuis  cette  époque ,  accordé,  presque  sans 
interruption,  leur  protection  à  ces  deux  institu- 
tions. 

L'esprit  du  christianisme  est  la  douceur  ,  la 
bonté,  la  charité,  et,  par  dessus  tout,  la  loyauté  ; 
ses  armes  sont  la  persuasion  et  la  démonstration. 

L'esprit  de  l'inquisition  est  le  despotisme  et 
l'avidité,  ses  armes  sont  la  violence  et  la  cruauté; 
l'esprit  de  la  corporation  des  jésuites  est  l'é- 
goïsme,  et  c'est  au  moyen  de  la  ruse  qu'ils  s'ef- 


26 

forcent  d'atteindre  leur  but,  celui  d'exercer  umi 
domination  générale  sur  les  ecclésiastiques  aussi- 
bien  que  sur  les  laïques. 

La  conception  de  l'inquisition  a  été  radicale- 
ment vicieuse  et  anti-chrétienne,  quand  même 
les  inquisiteurs  n'eussent  fait  périr  dans  leurs 
auto-da-le  que  des  personnes  coupables  de  s'être 
opposées  à  l'amélioration  de  l'existence  morale 
et  physique  de  la  classe  pauvre  ;  dans  ce  cas  là 
même  (qui  aurait  conduit  tout  le  sacré  collège 
sur  les  bûchers) ,  ils  auraient  agi  en  hérétiques  : 
car  Jésus  n'a  point  admis  d'exception  quand  il 
a  défendu  à  son  Eglise  d'user  de  violence.  Mais 
l'hérésie  des  inquisiteurs  n'aurait  été  que  vénielle 
en  comparaison  de  celle  qu'ils  ont  professée  dans 
leurs  atroces  fonctions. 

Les  condamnations  prononcées  par  l'inquisi- 
tion n'ont  jamais  eu  pour  motif  que  de  préten 
dus  délits  contre  le  dogme  ou  contre  le  culte, 
qui  n'eussent  dû  être  considérés  que  comme  des 
fautes  légères,  et  non  comme  des  crimes  dignes 
de  la  peine  capitale. 

Ces  condamnations  ont  eu  toujours  pour  objet 
de  rendre  le  clergé  catholique  tout-puissant,  en 


27 

sacrifiant  la  classe  des  pauvres  aux  laïques  ri- 
ches et  investis  du  pouvoir  ,  à  condition  que  ces 
derniers  consentiraient  eux-mêmes  à  se  laisser 
dominer  sous  tous  les  rapports  par  les  ecclé- 
sastiques. 

Quant  à  la  compagnie  de  Jésus ,  le  célèbre 
Pascal  en  a  si  bien  analysé  l'esprit,  la  conduite 
et  les  intentions,  que  je  dois  me  borner  à  ren- 
voyer les  fidèles  à  la  lecture  des  Lettres  provin- 
ciales. J'ajouterai  seulement  que  la  nouvelle  com- 
pagnie de  Jésus  est  infiniment  plus  méprisable 
que  l'ancienne,  puisqu'elle  tend  à  rétablir  la 
prépondérance  du  cuite  et  du  dogme  sur  la  mo- 
rale, prépondérance  qui  avait  été  anéantie  par 
la  révolution ,  tandis  que  les  premiers  jésuites 
s'efforçaient  seulement  de  prolonger  l'existence 
des  abus  qui  s'étaient  introduits  dans  l'Église  à 
cet  égard. 

Les  anciens  jésuites  ont  défendu  un  ordre  de 
choses  qui  existait ,  les  nouveaux  entrent  en  in- 
surrection contre  le  nouvel  ordre  de  choses ,  plus 
moral  que  l'ancien  ,  qui  tend  à  s'établir. 

Les  missionnaires  actuels  sont  de  véritables 
antechrists ,  puisqu'ils  prêchent  une  morale  abso- 


lumen t  opposée  à  celle  de  l'Évangile.  Les  apô- 
tres ont  été  les  avocats  des  pauvres ,  les  mission- 
naires sont  les  avocats  des  riches  et  des  puis- 
sants contre  les  pauvres  ,  qui  ne  trouvent  plus  de 
défenseurs  que  parmi  les  moralistes  laïques. 

DE    LA    RELIGION    PROTESTANTE. 

L'esprit  européen  avait  pris  un  grand  essor 
dans  le  quinzième  siècle  ;  de  grandes  découver- 
tes, de  rapides  progrès,  s'étaient  effectués  dans 
toutes  les  directions  d'une  utilité  positive ,  et  ces 
découvertes  ainsi  que  ces  progrès  étaient  pres- 
que entièrement  dus  aux  travaux  des  laïques. 

La  découverte  de  l'Amérique  était  due  au  gé- 
nie persévérant  de  Christophe  Colomb  ;  des  laï- 
ques portugais  avaient  ouvert  une  nouvelle  route 
pour  l'Inde  en  doublant  le  cap  de  Bonne-Espé- 
rance; l'imprimerie  avait  été  découverte  et  per- 
fectionnée par  des  laïques;  le  Dante,  l'Arioste  et 
le  Tasse  étaient  laïques  ;  Raphaël ,  Michel-Ange 
et  Léonard  de  Vinci  étaient  également  laïques; 
et  les  trois  grandes  lois  au  moyen  desquelles 
Newton  a  calculé  depuis  tous  les  phénomènes 


29 
célestes,  avaient  été  inventées  par  Kepler,  qui 
était  laïque. 

Les  Médicis,  qui  avaient  agrandi  et  activé  le 
commerce  européen  ,  qui  avaient  perfectionné 
l'agriculture  et  la  fabrication  ,  étaient  laïques;  et 
ils  avaient  acquis  une  importance  sociale  telle 
que  leur  famille  s'était  élevée  au  rang  des  moi- 
sons  souveraines,  et  qu'elle  jouait  un  rôle,  pour 
ainsi'  dire,  prépondérant  dans  le  pouvoir  tem- 
porel. 

Les  laïques  avaient  donc  acquis  une  supério- 
rité positive  sur  les  ecclésiastiques ,  en  même 
temps  que  les  sciences  réputées  profanes 
avaient  dépassé  les  limites  dans  lesquelles  se 
trouvaient  renfermées  les  conséquences  tirées 
par  l'église  des  principes  de  morale  divine ,  fon- 
dés par  Jésus.  Le  pape  et  les  cardinaux  ne  pos- 
sédaient plus  la  capacité  suffisante  pour  diriger 
le  clergé  chrétien ,  et  le  clergé  chrétien  ne  se 
trouvait  plus  en  état  de  conduire  la  masse  des 
fidèles. 

Sous  un  autre  rapport,  la  cour  de  Rome  per- 
dit à  cette  époque  une  grande  partie  de  l'appui 
qu'elle  avait  trouvé  jusqu'alors  dans  la  classe  des 


plébéiens  contre  celle  des  patriciens ,  et  dans  la 
classe  des  roturiers  contre  les  nobles  et  contre  la 
puissance  féodale. 

Le  divin  fondateur  du  christianisme  avait  re- 
commandé à  ses  apôtres  de  travailler  sans  re- 
lâche à  élever  les  dernières  classes  de  la  société 
et  à  diminuer  l'importance  de  celles  qui  se  trou- 
vaient investies  du  droit  de  commander  et  de 
f.'iire  la  loi. 

Jusqu'au  quinzième  siècle,  l'Église  avait  suivi 
assez  exactement  cette  direction  chrétienne  ; 
presque  tous  les  cardinaux  et  tous  les  papes 
avaient  été  pris  dans  la  classe  des  plébéiens  ,  et 
souvent  on  les  avait  vus  sortir  des  familles  adon- 
nées aux  professions  les  plus  subalternes. 

Par  cette  politique,  le  cleigé  avait  tendu  avec 
persévérance  à  diminuer  l'importance  et  la  con- 
sidération de  l'aristocratie  de  naissance  ,  et  à  lui 
superposer  l'aristocratie  des  talents. 

A  la  fin  du  quinzième  siècle  ,  le  sacré  collège 
change  entièrement  d'allure  ;  il  renonce  à  la 
direction  chrétienne  pour  adopter  une  politique 
toute  mondaine  :  le  pouvoir  spirituel  cesse  de 
lutter  avec  le  pouvoir  temporel  ;  il  ne  s'identifie 


Oi 


plus  avec  les  dernières  classes  de  la  société  ,  il 
ne  travaille  plus  à  leur  donner  de  l'importance, 
il  ne  s'efforce  plus  de  superposer  l'aristocratie 
des  talents  à  celle  de  la  naissance  :  il  se  fait  un 
plan  de  conduite  dont  l'objet  est  de  conserver 
l'importance  et  les  richesses  acquises  par  les 
travaux  de  l'église  militante,  et  d'en  jouir  sans 
se  donner  de  peine  et  sans  remplir  aucune  fonc- 
tion vraiment  utile  à  la  société. 

Pour  atteindre  ce  but ,  le  sacré  collège  se  place 
sous  la  protection  du  pouvoir  temporel ,  avec  le- 
quel il  avait  lutté  jusqu'alors  ;  il  fait  avec  les  rois 
ce  pacte  impie  :  Nous  emploierons  toute  l'in- 
fuence  que  nous  pourrons  exercer  sur  les  fidèles 
pour  établir  en  votre  faveur  un  pouvoir  arbitraire; 
nous  vous  déclarerons  rois  par  la  grâce  de  Dieu  : 
nous  enseignerons  le  dogme  de  l' obéissance  passive  ; 
nous  établirons  l'inquisition,  au  moyen  de  laquelle 
vous  aurez  à  votre  disposition  un  tribunal  qui  ne 
sera  soumis  à  aucune  formalité  ;  nous  instituerons 
un  nouvel  ordre  religieux,  auquel  nous  donnerons 
le  titre  de  Société  de  Jésus.  Cette  société  établira 
un  dogme  diamétralement  opposé  à  celui  du  chris- 
tianisme ;  elle  se  chargera  de  faire  prévaloir  aux 


yeux  de  Dieu  les  intérêts  des  riches  et  des  puissants- 
sur  les  intérêts  des  pauvres. 

Nous  vous  demandons  ,  en  échange  des  services 
que  nous  vous  rendrons ,  en  échange  de  la  dépen- 
dance dans  laquelle  nous  consentons  à  nous  mettre 
à  l'égard  de  votre  pouvoir  temporel  {dont  l'origine 
est  impie,  puisque  ses  droits  ont  été  primitivement 
fondés  sur  la  loi  du  plus  fort  ) ,  et  comme  récom- 
pense de  notre  trahison  envers  la  classe  la  plus  pau- 
vre,  dont  notre  divin  fondateur  nous  avait  chargés 
de  défendre  les  intérêts  et  de  faire  valoir  les  droits; 
nous  vous  demandons  de  nous  conserver  les  proprié- 
tés qui  ont  été  le  fruit  des  travaux  apostoliques  de 
l'église  militante,  nous  vous  demandons  d'être 
maintenus  dans  la  jouissance  des  privilèges  honori- 
fiques et  pécuniaires  qui  lai  ont  été  accordés  par  vos 
prédécesseurs. 

Ce  pacte  sacrilège,  qui  a  été  conçu  par  le  sa- 
cré collège  à  la  fin  du  quinzième  siècle  ,  se  trou- 
vait déjà  exécuté ,  quant  à  ses  clauses  princi- 
pales ,  au  commencement  du  seizième. 

Ce  fut  à  cette  époque  que  Léon  X  monta  sur 
le  trône  papal,  événement  très  remarquable  dans 
les  fastes  de  la  religion  ,  et  qui  jusqu'à  ce  jour  n'a 


35 

point  suffisamment  fixé  l'attention  des  philoso- 
phes chrétiens. 

Les  premiers  chefs  de  l'église  avaient  été  nom- 
més par  tous  les  fidèles;  et  l'unique  motif  qui  dé- 
termina leur  nomination,  fut  qu'ils  étaient  regar- 
dés comme  les  plus  zélés  pour  le  bien  des  pau- 
vres, et  les  plus  capables  de  découvrir  les  moyens 
d'améliorer  l'existence  morale  et  physique  de  la 
classe  la  plus  nombreuse. 

Quand  les  chefs  du  clergé  eurent  obtenu  la 
souveraineté  de  Rome ,  et  qu'ils  en  eurent  fait  la 
capitale  du  monde  chrétien ,  quand  ils  eurent 
centralisé  la  puissance  sacerdotale  dans  les  mains 
d'un  pape ,  le  motif  qui  détermina  les  élections 
des  pontifes  fut  principalement  que  le  candidat 
auquel  le  sacré  collège  accordait  la  préférence , 
était  celui  qui  possédait  au  plus  haut  degré  la  ca- 
pacité nécessaire  pour  écraser  l'aristocratie  de  la 
naissance  sous  le  poids  de  l'aristocratie  des  talents. 

Mais  les  motifs  qui  déterminèrent  l'élection 
de  Léon  X  furent  différents,  et  même  opposés  à 
ceux  qui  avaient  guidé  les  électeurs  précédents , 
dont  les  intentions  avaient  été  plus  ou  moins 
chrétiennes  :  les  cardinaux ,  dans  cette  occasion  , 

5 


34 

agirent  conformément  au  plan  de  conduite  qu'ils 
avaient  adopté  ,  et  que  j'ai  exposé  ci-dessus;  ils 
se  proposèrent  uniquement  pour  but  de  conser- 
ver au  clergé  ses  richesses  et  d'accroître  ses  jouis- 
sances mondaines. 

Léon  X  était  de  la  pâte  dont  les  rois  sont  faits  <, 
et  par  conséquent  il  n'était  point  propre  à 
faire  un  pape  :  en  effet  toute  sa  conduite  dé- 
montra qu'il  prisait  beaucoup  plus  ses  droits  de 
naissance  que  ceux  qu'il  tenait  de  la  papauté;  il 
organisa  le  service  d'honneur  auprès  de  sa  per- 
sonne sur  le  pied  d'une  cour  ayant  un  chef  laïque. 
Sa  sœur  eut  à  Rome  une  maison  et  un  entourage 
de  princesse  ,  non  pas  à  raison  de  sa  proche  pa- 
renté avec  le  pape  ,  mais  en  sa  qualité  de  fille  du 
prince  laïque  le  plus  important  de  l'Italie. 

Léon  X  protégea  les  poètes  ,  les  peintres ,  les 
architectes ,  les  sculpteurs  et  les  savants  ;  il  pro- 
tégea tous  les  Grecs  érudits  qui  se  réfugièrent  à 
cette  époque  en  Italie;  mais  ce  fut  en  prince 
temporel  qu'il  les  protégea  ,  et  uniquement  pour 
se  procurer  des  jouissances,  et  pour  donner  un 
lustre  mondain  à  son  règne.  Un  véritable  pape 
aurait  profité  de  l'essor  que  l'esprit  européen 


35 

prenait  à  cette  époque  dans  toutes  les  directions 
importantes,  pour  combiner  les  efforts  des  sa- 
vants ,  des  artistes  et  des  chefs  des  grandes  en- 
treprises industrielles  5  avec  les  intérêts  du  clergé 
et  avec  ceux  des  pauvres ,  contre  les  prétentions 
héréditaires  du  pouvoir  temporel ,  dont  l'origine 
est  im.pie  ,  ainsi  que  je  l'ai  dit  plus  haut,  puisque 
ses  droits  primitifs  ont  été  fondés  sur  le  droit  de 
conquête,  c'est-à-dire  sur  la  loi  du  plus  fort. 

Les  premières  indulgences  avaient  été  accor- 
dées en  récompense  de  travaux  utiles  à  la  société, 
tels  que  les  constructions  de  ponts,  de  grands 
chemins ,  etc.  ;  les  indulgences  accordées  posté- 
rieurement avaient  été  octroyées  aux  fidèles  à 
une  époque  où  le  pouvoir  papal ,  ayant  acquis 
de  grandes  richesses  et  une  autorité  temporelle , 
avait  déjà  commencé  à  se  démoraliser  :  les  papes 
avaient  détourné  de  leur  destination  primitive 
les  sommes  provenant  de  la  vente  des  indulgen- 
ces ,  et  ils  les  avaient  employées  à  satisfaire  leurs 
propres  fantaisies  ou  à  seconder  l'ambition  sa- 
cerdotale; mais  ils  avaient  toujours  eu  soin  d(; 
donner  à  leurs  actions  un  but  apparent  de  bien 
public. 


56 

iléon  X  changea  enlièrement  de  conduite;  il 
leva  le  masque ,  et  il  déclara  publiquement  que 
le  produit  des  indulgences  plénières  ,  qu'il  char- 
geait les  dominicains  de  vendre  pour  le  compte 
du  Saint-Siège,  serait  employé  aux  frais  de  la  toi- 
lette de  sa  sœur. 

Léon  X  entreprit  d'exploiter  la  papauté  comme 
si  elle  avait  été  une  puissance  essentiellement 
temporelle  ;  il  voulait  imposer  tous  les  fidèles  de 
la  même  manière  qu'il  aurait  pu  le  faire  s'il  eût 
exercé  à  leur  égard  les  droits  d'un  prince  laïque. 

Dans  ses  rapports  diplomatiques  avec  Charles- 
Quint,  Léon  X  traita  beaucoup  plus  en  prince  de 
la  maison  de  Médicis,  qu'en  pape.  Il  en  résulta 
que  la  papauté  n'inspira  plus  d'inquiétude  à  l'em- 
pereur, et  que  Charles-Quint,  ne  se  sentant  plus 
contenu  parla  force  ecclésiastique,  qui  pouvait 
seule  opposer  une  barrière  à  l'ambition  des  prin- 
ces laïques  ,  conçut  le  projet  d'établir  à  son  pro- 
fit une  monarchie  universelle ,  projet  qui  a  été 
renouvelé  par  Louis  XIV  et  par  Bonaparte,  tan- 
dis qu'aucun  des  princes  européens  laïques,  de- 
puis Charlemagne  jusqu'au  seizième  siècle,  n'en 
avait  tenté  l'exécution. 


«^7 

Telle  était  la  situation  dans  laquelle  se  trou- 
vait la  seule  religion  qui  existât  alors  en  Europe  , 
lorsque  Luther  commença  son  insurrection  con- 
tre la  cour  de  Rome. 

Les  travaux  .de  ce  réformateur  se  divisèrent 
naturellement  en  deux  parties  :  l'une  critique, 
à  l'égard  de  la  religion  papale;  l'autre,  ayant 
pour  objet  l'établissement  d'une  religion  dis- 
tincte de  celle  que  dirigeait  la  cour  de  Rome. 

La  première  partie  des  travaux  de  Luther  a 
pu  être  et  a  été  complète.  Par  sa  critique  de 
la  cour  de  Rome,  Luther  a  rendu  un  service 
capital  à  la  civilisation;  sans  lui,  le  papisme 
eût  complètement  asservi  l'esprit  humain  aux 
idées  superstitieuses  ,  en  faisant  totalement 
perdre  de  vue  la  morale.  C'est  à  Luther  qu'on 
doit  la  dissolution  d'un  pouvoir  spirituel  qui 
n'était  plus  en  rapport  avec  l'état  de  la  société. 
Mais  Luther  ne  pouvait  combattre  les  doctrines 
ultramontaines  sans  essayer  de  réorganiser  lui- 
même  la  religion  chrétienne.  C'est  dans  cette 
seconde  partie  de  sa  réforme,  c'est  dans  la  partie 
organique  de  ses  travaux  que  Luther  a  laissé 
beaucoup  à  faire  à  ses  successeurs  :  la  religion 


38 

protestante,  telle  que  Luther  l'a  conçue,  n'est 
encore  qu'une  hérésie  chrétienne.  Certainement 
Luther  avait  raison  de  dire  que  la  cour  de  Rome 
avait  quitté  la  direction  donnée  par  Jésus  à  ses 
apôtres  ;  certainement  il  avait  raison  de  procla- 
mer que  le  culte  et  le  dogme  établis  par  les 
papes  n'étaient  point  propres  à  fixer  l'attention 
des  fidèles  sur  la  morale  chrétienne ,  et  qu'au 
contraire  ils  étaient  de  nature  à  ne  les  faire  con- 
sidérer que  comme  un  accessoire  de  la  religion; 
mais,  de  ces  deux  vérités  incontestables,  Luther 
n'avait  pas  le  droit  de  conclure  que  la  morale 
devait  être  enseignée  aux  fidèles  de  son  temps 
de  la  même  manière  qu'elle  l'avait  été  par  les 
pères  de  Téglise  à  leurs  contemporains  ;  il  n'a- 
vait pas  non  plus  le  droit  d'en  tirer  la  consé- 
quence que  le  culte  devait  être  dépouillé  de 
tous  les  charmes  dont  les  beaux-arts  peuvent 
l'enrichir. 

La  partie  dogmatique  de  la  réforme  de  Luther 
a  été  manquée  ;  cette  réforme  a  été  incomplète , 
elle  a  besoin  de  subir  elle-même  une  réformation. 

J'accuse  les  luthériens  d'être  hérétiques  sous 
ce  premier  chef.  Je  les  accuse   d'avoir  adopté  une 


^9 
morale  qui  est  ires  inférieure  à  celle  gui  peut  con- 
venir aux  chrétiens  dans  l'état  actuel  de  leur  civi- 
lisation. 

L'opinion  publique  des  Européens  étant  favo- 
rable au  protestantisme ,  tandis  qu'elle  est  con- 
traire au  catholicisme,  je  dois  établir  la  démons- 
tration de  l'hérésie  protestante  avec  une  grande 
sévérité,  ce  qui  m'oblige  à  traiter  cette  question 
d'une  manière  très  générale. 

Jésus  avait  donné  à  ses  apôtres  et  à  leurs  suc- 
cesseurs la  mission  d'organiser  l'espèce  humaine 
de  la  manière  la  plus  favorable  à  l'amélioration 
du  sort  des  pauvres;  il  avait  reconjmandé  en 
même  temps  à  son  église  de  n'employer  que  les 
voies  de  la  douceur,  que  la  persuasion  et  la  dé- 
monstration pour  atteindre  ce  grand  but. 

Beaucoup  de  temps  et  beaucoup  de  travaux 
différents  étaient  nécessaires  pour  que  cette  lâche 
fût  remplie;  ainsi  on  ne  doit  pas  être  surpris  de 
voir  qu'elle  ne  soit  pas  encore  accoàiplie. 

Quelle  est  la  partie  de  cette  tâche  qui  était 
échue  à  Luther?  Comment  Luther  s'en  est-il 
acquitté?  Voilà  les  deux  points  que  je  dois 
éclaircir. 


4o 

Pour  y  parvenir,  je  vais  examiner  successive^ 
ment  quatre  grands  faits  ; 

1°  Quel  était  l'état  de  l'organisation  sociale 
lorsque  Jésus  donna  à  ses  apôtres  la  mission  de 
réorganiser  l'espèce  humaine? 

2°  Quel  était  l'état  de  l'organisation  sociale  à 
l'époque  où  Luther  opéra  sa  réforme? 

3°  Quelle  était  la  réforme  complète  dont  la 
religion  papale  avait  besoin  pour  rentrer  dans 
la  direction  donnée  par  Jésus  à  ses  apôtres  ,  lors- 
que Luther  effectua  son  insurrection  contre  la 
cour  de  Rome? 

4°  En  quoi  consi&te  la  réforme  de  Luther? 

Ce  sera  de  l'analyse  de  ces  quatre  grandes 
questions  que  se  déduira  naturellement  la  con- 
clusion que  les  luthériens  sont  hérétiques. 

1°  A  l'époque  où  Jésus  confia  à  ses  apôtres  la 
sublime  mission  d'organiser  l'espèce  humaine 
dans  l'intérêt  de  la  classe  la  pjus  pauvre,  la  civi- 
lisation était  encore  dans  son  enfance. 

La  société  était  partagée  entre  deux  grandes 
classes  :  celle  des  maîtres  et  celle  des  esclaves; 
la  classe  des  maîtres  était  divisée  en  deux  castes, 
celle  des  patriciens  qui  faisaient  la  loi  et  qui  oc-? 


4i 

cupaient  tous  les  emplois  importants ,  et  celle 
des  plébéiens  qui  devaient  obéir  à  la  loi ,  quoi- 
qu'ils ne  l'eussent  pas  faite ,  et  qui  ne  remplis- 
saient eu  général  que  des  emplois  subalternes; 
les  plus  grands  philosophes  ne  concevaient  pas 
que  l'organisation  sociale  pût  avoir  d'autres  bases. 

Il  n'existait  point  encore  de  système  de  mo- 
rale, puisque  personne  n'avait  encore  trouvé  les 
moyens  de  rapporter  tous  les  principes  de  cette 
science  à  un  seul  principe. 

Il  n'existait  pas  encore  de  système  religieux, 
puisque  toutes  les  croyances  publiques  admet- 
taient une  multitude  de  dieux  ,  qui  inspiraient 
aux  hommes  des  sentiments  différents  ,  et  même 
opposés  les  uns  aux  autres. 

Le  cœur  humain  ne  s'était  point  encore  élevé 
à  des  sentiments  philanthropiques.  Le  sentiment 
patriotique  était  le  plus  général  qui  fût  éprouvé 
par  les  âmes  les  plus  généreuses ,  et  le  sentiment 
patriotique  était  extrêmement  circonscrit ,  vu  le 
peu  d'étendue  des  territoires ,  et  le  peu  d'im- 
portance des  populations  chez  les  nations  de 
l'antiquité. 

Une  seule  nation,  la  nation  romaine,  domi- 


42 

liait  tonlcs  les  autres,  et  les  gouvernait  arbitrai- 
rement. 

Les  dimensions  de  la  planète  n'étaient  point 
eonnues  ,  de  manière  qu'il  ne  pouvait  être  conçu 
aucun  plan  général  d'amélioration  pour  la  pro- 
priété territoriale  de  l'espèce  humaine. 

En  un  mot,  le  christianisme,  sa  morale,  son 
culte  et  son  dogme,  ses  partisans  et  ses  ministres, 
ont  commencé  par  se  trouver  complètement  en 
dehors  de  l'organisation  sociale,  ainsi  que  des 
usages  et  des  mœurs  de  la  société. 

2°  A  l'époque  où  Luther  opéra  sa  réforme,  la 
civilisation  avait  fait.de  grands  progrès;  depuis 
l'établissement  du  christianisme  ,  la  société  avait 
entièrement  changé  de  face  ;  l'organisation  so- 
ciale se  trouvait  fondée  sur  de  nouvelles  bases. 

L'esclavage  était  presque  entièrement  aboli  ; 
les  patriciens  ne  possédaient  plus  exclusivement 
le  droit  de  faire  les  lois;  ils  n'exerçaient  plus  tous 
les  emplois  importants;  le  pouvoir  temporel, 
impie  dans  son  essence,  ne  dominait  plus  le 
pouvoir  spirituel,  et  le  pouvoir  spirituel  n'était 
plus  dirigé  par  les  patriciens.  La  cour  de  Rome 
était  devenue  la  première  cour  de  l'Europe  ;  de- 


puis  rétablissement  de  la  papauté,  tous  les  papes 
et  presque  tous  les  cardinaux  étaient  sortis  de  la 
classe  des  plébéiens  ;  l'aristocratie  des  talents 
primait  l'aristocratie  des  richesses ,  ainsi  que 
l'aristocratie  fondée  sur  les  droits  de  la  naissance. 
La  société  possédait  un  système  religieux  et 
un  système  de  morale  combinés  ensemble,  puis- 
que l'amour  de  Dieu  et  du  prochain  donnait  le 
caTactère  unitaire  aux  sentiments  les  plus  géné- 
raux des  fidèles. 

C'était  le  christianisme  qui  était  devenu  la 
base  de  l'organisation  sociale  ;  il  avait  remplacé 
la  loi  du  plus  fort  ;  le  droit  de  conquête  n'était 
plus  considéré  comme  le  plus  légitime  de  tous 
les  droits. 

L'Amérique  avait  été  découverte  ;  et  l'espèce 
humaine ,  connaissant  toute  l'étendue  de  ses 
possessions  territoriales,  se  trouvait  en  mesure 
de  faire  un  plan  général  des  travaux  à  exécuter 
pour  tirer  le  plus  grand  parti  possible  de  sa 
planète. 

Les  capacités  pacifiques  s'étaient  développées  ; 
elles  avaient  acquis  en  même  temps  de  la  pré- 
cision ;  les  beaux-arts  venaient  de  renaître  ;  les 


44 

sciences  d'observations,  ainsi  que  rindustrîe,  ve- 
naient de  prendre  leur  essor. 

JL,e  sentiment  philanthropique,  qui  est  la  véri- 
table base  du  christianisme ,  avait  remplace  le 
patriotisme  dans  tous  les  cœurs  généreux  ;  si 
tous  les  hommes  n'agissaient  pas  à  l'égard  de 
leurs  semblables  comme  des  frères  ,  du  moins 
ils  admettaient  tous  qu'ils  devaient  se  regarder 
comme  les  enfants  d'un  même  père. 

3°  Si  la  réforme  de  Luther  avait  pu  être 
complète ,  Luther  aurait  produit ,  aurait  pro- 
clamé la  doctrine  suivante  ;  il  aurait  dit  au  pape 
et  aux  cardinaux  : 

«Vos  devanciers  ont  suffisamment  perfec- 
«tionné  la  théorie  du  christianisme  ;  ils  ontsuf- 
nfisamment  propagé  cette  théorie;  les  Européens 
i>en  sont  suffisamment  imbus  :  c'est  maintenant 
»de  l'application  générale  de  cette  doctrine  qu'il 
»  faut  vous  occuper.  Le  véritable  christianisme 
»doit  rendre  les  hommes  heureux  ,  non  seule- 
»  ment  dans  le  ciel ,  mais  sur  la  terre. 

»  Ce  n'est  plus  sur  des  idées  abstraites  que  vous 
»  devez  fixer  l'attention  des  fidèles  ;  c'est  en 
«employantconvenablementles  idées  sensuelles, 


45 

»  c'est  en  les  combinant  de  manière  à  procurer  à 
»  l'espèce  humaine  le  plus  haut  degré  de  félicité 
»  qu'elle  puisse  atteindre  pendant  sa  vie  terrestre, 
»que  vous  parviendrez  à  constituer  le  christia- 
»nisme,  religion  générale,  universelle  et  unique. 

»I1  ne  faut  plus  vous  borner  à  prêcher  aux 
«fidèles  de  toutes  les  classes  que  les  pauvres  sont 
.)  les  enfants  chéris  de  Dieu  ;  il  faut  que  vous  usiez 
»  franchementet  énergiquement  de  tous  les  pou- 
»voirs  et  de  tous  les  moyens  acquis  par  l'église 
»  militante,  pour  améliorer  promptement  l'exis- 
«tence  morale  et  physique  de  la  classe  la  plus 
!)  nombreuse.  Les  travaux  préliminaires  et  pré- 
»  paratoires  du  christianisme  sont  terminés  ;  vous 
»  avez  à  remplir  une  tâche  bien  plus  satisfai- 
»  santé  que  celle  qu'ont  accomplie  vos  prédéces- 
»seurs.  Cette  tâche  consiste  à  établir  le  chris- 
»  tianisme  général  et  définitif  ;  elle  consiste  à 
»  organiser  toute  l'espèce  humaine  d'après  le 
"principe  fondamental  de  la  morale  divine. 

«Pour  remplir  cette  tâche,  vous  devez  don- 
»  ner  ce  principe  pour  base  et  pour  but  à  toutes 
»les  institutions  sociales. 

"Les  apôtres  ont  dû  reconnaître  le  pouvoir  de 


46 

«César;  ils  ont  dû  dire  «  Berniez  à  César  ce  qui 
•n  appartient  à  César,  »  parceque,  ne  pouvant  point 
»  disposer  d'une  force  suffisante  pour  lutter  avec 
«  lui ,  ils  ont  dû  éviter  de  s'en  faire  un  ennemi. 

«Mais  aujourd'hui  la  position  respective  du 
«pouvoir  spirituel  et  du  pouvoir  temporel  étant 
«totalement  changée,  grâces  aux  travaux  de 
«l'église  militante,  vous  devez  déclarer  aux  suc- 
ncesseurs  de  César  que  le  christianisme  ne  re- 
»  connaît  plus  le  droit  de  commander  aux 
«hommes  ,  droit  fondé  sur  la  conquête,  c'est-à- 
»  dire  sur  la  loi  du  plus  fort. 

«Vous  devez  déclarer  à  tous  les  rois  que  le 
«seul  moyen  de  rendre  la  royauté  légitime 
«consiste  à  la  considérer  comme  une  institution 
«dont  l'objet  est  d'empêcher  les  riches  et  les 
«puissants  d'opprimer  les  pauvres;  vous  devez 
«leur  déclarer  qu'ils  ont  pour  devoir  unique 
«d'améliorer  l'existence  morale  et  physique  de 
«la  classe  la  plus  nombreuse,  et  que  toute  dé- 
»  pense  ordonnée  par  eux  dans  l'administration 
»  de  la  fortune  publique ,  si  elle  n'est  pas  stric- 
«tement  nécessaire,  est  de  leur  part  un  crime 
»  qui  les  constitue  les  ennemis  de  Dieu. 


47 
«Vous  possédez  toutes  les  forces  nécessaires 
«pour  contraindre  le  pouvoir  temporel  à  admel- 
»tre  cette  application  du  christianisme;  car  votre 
«suprématie   est  reconnue  par  toutes  les  puis- 
»  sauces,  et  vous  pouvez  disposer  du  clergé  ré- 
«pandu  sur  toute  la  surface  de  l'Europe.   Or, 
»le  clergé  exercera  toujours  une  influence  pré- 
»  pondérante  sur  les  institutions  temporelles  de 
»  tous  les  peuples  ,  quand  il   travaillera    d'une 
»  manière  positive  à  améliorer  l'existence  de  la 
»  classe  pauvre,  qui  estpartout  la  plus  nombreuse. 
»  Je  passe  à  l'examen  d'une  autre  question, 
»et  je  vous  blâme,  très  saint  Père,  sous  ce  se- 
«cond  rapport  : 

«Toutes  les  fois  que  deux  nations  chrétiennes 
»  sont  en  guerre ,  elles  ont  tort  toutes  les  deux  , 
«puisque  le  divin  fc^  dateur  du  christianisme  a 
«prescrit  à  tous  les  hommes  de  se  conduire  à 
»  l'égard  les  uns  dt  autres  comme  des  frères, 
»et  qu'il  leur  a  défendu  d'employer  d'autres 
«moyens  pour  terminer  leurs  différents,  que 
«ceux  de  la  persuasion  et  de  la  démonstration. 
«Vous  devriez  employer  tout  votre  pouvoir 
ff  papal,  toute  l'influence  des  clergés  nationaux, 


48 
))à  empêcher  les  guerres;  et,  loin  de  vous 
«conduire  de  cette  manière,  vous  permettez, 
»que  les  clergés  des  nations  belligérantes  invo- 
"  quent  chacun  de  leur  côté  le  dieu  des  armées  , 
»  qui  ne  peut  être  qu'une  divinité  du  paganisme  ; 
»  vous  permettez  qu'à  la  suite  des  combats  on 
«chante  des  Te  Demn  des  deux  côtés  :  votre 
«conduite  à  cet  égard  ,  comme  celle  du  clergé, 
»  est  tout-à-fait  impie. 

«C'est  l'union  qui  fait  la  force;  une  société 
adont  les  membres  entrent  en  opposition  les 
«uns  contre  les  autres,  tend  à  sa  dissolution; 
«hâtez-vous  de  rappeler  le  clergé  à  l'unité  d'ac- 
«tion. 

))11  est  une  autre  unité  bien  plus  importante 
»à  établir;  je  veux  parler  de  l'unité  de  but  pour 
«les  travaux  des  chrétiens,  pour  ceux  de  toute 
«l'espèce  humaine.  C'est  un  but  bien  clair,  bien 
«général ,  bien  positif,  bien  physique,  que  vous 
«devez  présenter  aux  hommes  pour  rendre  le 
«christianisme  prépondérant  sur  le  mahomé- 
«tisme,  sur  la  religion  de  Foë  ,  sur  celle  de 
«Brama,  sur  toutes  les  religions  enfin,  ainsi  que 
»  sur  toutes  les  institutions  temporelles. 


49 

»Le  but  général  que  vous  devez  présenter  aux 
»  hommes  dans  leurs  travaux,  c'est  l'améliora- 
ntion  de  l'existence  morale  et  physique  de  la 
«classe  la  plus  nombreuse,  et  vous  devez  pro- 
«duire  une  combinaison  d'organisation  sociale 
«propre  à  favoriser  davantage  cet  ordre  de  tra- 
»  vaux  ,  et  à  assurer  sa  prépondérance  sur  tous 
«les  autres,  de  quelque  importance  qu'ils  puis- 
nsent  paraître.   - 

«Pour  améliorer  le  plus  rapidement  possible 
«l'existence  de  la  classe  la  plus  pauvre,  la  cir- 
»  constance  la  plus  favorable  serait  celle  où  il  se 
«trouverait  une  grande  quantité  de  travaux  à 
»  exécuter ,  et  où  ces  travaux  exigeraient  le  plus 
«grand  développement  de  l'intelligence  humaine. 
«Vous  pouvez  créer  cette  circonstance  ;  mainte- 
»  nant  que  la  dimension  de  notre  planète  est  con- 
n  nue  ,  faites  faire  par  les  savants  ,  par  les  artistes 
«et  les  industriels  un  plan  général  de  travaux  à 
«exécuter  pour  rendre  la  possession  territoriale 
«de  l'espèce  humaine  la  plus  productive  pos- 
«sible  et  la  plus  agréable  à  habiter*  sous  tous  les 
»  rapports. 

»  La  masse  immense  de  travaux  que  vous  dé- 

4 


5o 

«terminerez  sur-le-champ  ,  contribuera  plus  eJ- 
;)ficacement  à  l'amélioration  du  sort  de  la  classe 
«pauvre  que  ne  pourraient  le  faire  les  aumônes 
»  les  plus  abondantes  ;  et  par  ce  moyen  les  ri- 
wches,  loin  de  s'appauvrir  par  des  sacrifices  pé- 
»  cuniaires ,  s'enrichiront  en  même  temps  que  les 
»  pauvres. 

»  Jusqu'à  présent  le  clergé  n'a  donné  aux  fidèles, 
«pour  l'emploi  de  leur  vie,  qu'un  but  métaphy- 
«sique,  le  paradis  céleste;  il  en  est  résulté  que 
»  les  ecclésiastiques  se  sont  trouvés  investis  de 
«pouvoirs  tout-à-fait  arbitraires,  et  dont  ils  ont 
«abusé  de  la  manière  la  plus  extravagante  et  la 
»  plus  absurde  :  ainsi  les  uns  ont  persuadé  à  leurs 
»  clients  que  pour  obtenir  ie  paradis  ils  devaient 
))se  déchirer  le  corps  à  coups  de  discipline;  les 
«autres,  que  c'était  en  portant  un  cilice  qu'ils 
»  devaient  se  martyriser  ;  d'autres,  qu'il  fallait  se 
«priver  de  nourriture;  d'autres,  que  c'était  du  pois- 
))Son  qu'il  fallait  manger,  et  qu'on  devait  s'abste- 
»  nir  de  viandes  ;  et  d'autres,  qu'il  fallait  lire  tous 
«  les  jours  une  effroyable  quantité  de  prières,  pres- 
»  que  toutes  insignifiantes,  et  écrites  dans  une  lan- 
«guc  ignorée  de  la  très  grande  majorité  des  fi- 


31 

«dèles;  d'autres,  qu'il  fallait  passer  une  grande 
^)  partie  de  la  journée  à  genoux  dans  les  églises  , 
«toutes  choses  qui  ne  pouvaient  nullement 
»  contribuer  à  l'amélioration  du  sort  de  la  classe 
«pauvre. 

»  Cette  conduite  du  clergé  a  pu  et  à  dû  avoir 
.)  lieu  à  l'époque  de  l'enfance  de  la  religion  :  mais 
»  aujourd'hui  que  nos  idées  à  cet  égard  se  sont 
»  éclaircies  et  précisées  ,  la  prolongation  de  pa- 
»  reilles  mystifications  serait  déshonorante  pour 
»  la  cour  de  Rome.  (Certainement  tous  les  cliré- 
»  tiens  aspirent  à  la  vie  éternelle ,  mais  le  seul 
»  moyen  de  l'obtenir  consiste  à  travailler  dans 
«cette  vie  à  l'accroissement  du  bien-être  de 
«l'espèce  humaine. 

«Très  saint-père,  l'espèce  humaine  éprouve 
«dans  ce  moment  une  grande  crise  intellec- 
«tuelle;  trois  nouvelles  capacités  se  montrent  , 
«les  beaux-arts  reparaissent ,  les  sciences  vien- 
»  nent  se  superposer  à  toutes  les  autres  branches 
»  de  nos  connaissances  ,  et  les  grandes  combi- 
»  naisons  industrielles  tendent  plus  directement 
«à  l'amélioration  du  sort  de  la  .classe  pauvre 
0  qu'aucune  des  mesures  prises  jusqu'à  ce  jour 

4- 


52 

«parle  pouvoir  temporel  ainsi  que  par  le  pou- 
rvoir spirituel. 

»  Ces  trois  capacités  sont  de  l'ordre  pacifique  ; 
))il  est  par  conséquent  de  votre  intérêt ,  de  l'in- 
))térêt  du  clergé,  de  se  combiner  avec  elles.  Au 
«moyen  de  cette  combinaison,  vous  pouvez  en 
))peu  de  temps,  et  sans  éprouver  de  grands  ob- 
»  stades,  organiser  l'espèce  humaine  delà  ma- 
»  nière  la  plus  favorable  à  l'amélioration  de  l'exis- 
otence  morale  et  physique  de  la  classe  la  plus 
')  nombreuse.  Par  ce  moyen  le  pouvoir  de  César, 
«qui  est  impie  dans  son  origine  et  dans  ses  pré- 
»  tentions,  se  trouvera  complètement  anéanti. 

«Si,  au  contraire,  vous  classez  comme  im- 
wpies,  ou  au  moins  peu  agréables  à  Dieu,  les 
«beaux-arts,  les  sciences  et  les  grandes  combi- 
»  naisons  industrielles  ;  si  vous  cherchez  à  pro- 
i  longer  votre  domination  sur  l'espèce  par  des 
«moyens  qni  ont  servi  à  vos  prédécesseurs  pour 
«l'acquérir  dans  le  moyen  âge  ;  si  vous  conîi- 
«nuez  à  présenter  les  idées  mystiques  comme 
«les  plus  importantes  de  toutes  pour  le  bonheur 
«de  l'espèce  humaine,  les  artistes,  les  savants 
»  et  les  chefs  de  l'industrie  se  ligueront  avec  César 


53 

»  contre  vous  ;  ils  ouvriront  les  yeux  du  vulgaire 
))  sur  l'absurdité  de  vos  doctrines  ,  sur  les  mons- 
))trueux  abus  de  votre  pouvoir,  et  vous  n'aurez 
)  alors  d'autres  ressources  ,  pour  conserver  une 
»  'existence  sociale ,  que  de  vous  constituer  instru- 
»  ments  du  pouvoir  temporel  ;  César  vous  em- 
')  ploiera  à  vous  opposer  aux  progrès  de  la  civilisa- 
))  tion ,  en  continuant  à  fixer  l'attention  du 
') peuple  sur  des  idées  mystiques  et  supersti- 
fltieuses  ,  et  en  les  détournant  le  plus  qu'il  vous 
)•  sera  possible  de  toute  instruction  dans  les  beaux- 
')  arts  ,  dans  les  sciences  d'observation  et  dans  les 
>  combinaisons  industrielles.  Faire  respecter  le 
«pouvoir  temporel,  avec  lequel  vous  avez  été  en 

•  lutte  jusqu'à  présent,  deviendra  votre  grande 
«affaire;  prêcher  l'obéissance  passive  à  l'égard 
»  des  rois ,  établir  qu'ils  ne  doivent  compte  de 
«leurs  actions  qu'à  Dieu  seul,  et  que,  dans  au- 
»  cun  cas ,  leurs  sujets   ne  peuvent  sans  crime 

•  leur  refuser  obéissance,  voilà  les  travaux  au 
»  moyen  desquels  vous  conserverez  vos  honneurs 
»  et  vos  richesses. 

')  Il  me  reste ,  Très  saint-père ,   à  vous  parler 
))d'un  objet  très  important. 


54 

«L'unité  papale,  qui  n'a  pas  été  autre  chose 
»  que  l'unité  de  commandement ,  a  été  suffisante 
«pour  lier  entre  elles  jusqu'à  ce  jour  les  diffé- 
»  rentes  classes  du  clergé ,  parceque  le  clergé  lui- 
»  même,  et  à  plus  forte  raison  les  laïques ,  étaient 
»  encore  dans  l'ignorance  ;  aujourd'hui  cette  unité 
»  ne  peut  plus  former  un  lien  suffisant ,  il  faut  que 
«vous  établissiez  clairement  l'unité  du  but  ma- 
«tériel  dans  tous  les  travaux  du  clergé;  il  faut 
»que  la  papauté  rende  publiquement  compte  de 
»  chacun  de  ces  actes  ;  il  faut  qu'elle  établisse  clai- 
»  rement  en  quoi  ces  actes  peuvent  contribuer  à 
»  l'amélioration  de  l'existence  morale  et  physique 
»  de  la  classe  la  plus  nombreuse. 

»  Les  papes  doivent  cesser  de  faire  entrer  en 
«ligne  de  compte  les  motifs  qu'ils  gardent  in 
y>  petto.  » 

4°  Luther  était  un  homme  très  énergique  et 
très  capable ,  sous  le  rapport  de  la  critique  ;  mais 
c'est  sous  ce  rapport  seulement  qu'il  a  montré 
une  très  grande  capacité  :  ainsi  il  a  prouvé  d'une 
manière  très  nerveuse  et  très  complète  que  la 
cour  de  Rorne  avait  quitté  la  direction  du  chris- 
tianisme; que,  d'une  part,  elle  cherchait  à  se 


55 

constituer  pouvoir  arbitraire  ;  que,  d'une  autre, 
elle  travaillait  à  se  combiner  aVec  les  puissants 
contre  les  pauvres,  et  que  les  fidèles  dévoient 
l'obliger  à  se  réformer. 

Mais  la  partie  de  ses  travaux  relative  à  la  réor- 
ganisation du  christianisme  a  été  bien  inférieure 
à  ce  qu'elle  aurait  dû  être  :  au  lieu  de  prendre 
les  mesures  nécessaires  pour  accroître  l'impor- 
tance sociale  delà  religion  Chrétienne  ,  il  a  fait 
rétrograder  cette  religion  jusqu'à  son  point  de 
départ  ;  il  l'a  replacée  en  dehors  de  l'organisa- 
tion sociale;  il  a  par  conséquent  reconnu  que  le 
pouvoir  de  César  était  celui  dont  tous  les  autres 
émanaient  ;  il  n'a  réservé  à  son  clergé  que  le 
droit  d'humble  supplique  à  l'égard  du  pouvoir 
temporel  ;  et ,  par  ces  dispositions  ,  il  a  voué  les 
capacités  pacifiques  à  rester  éternellement  dans 
la  dépendance  des  hommes  à  passions  violentes 
et  à  capacité  militaire. 

Il  a  resserré  de  cette  manière  la  morale  chré- 
tienne dans  les  étroites  limites  que  l'état  de  la  ci- 
vilisation avait  imposées  aux  premiers  chrétiens. 

L'accusation  d'hérésie  que  je  porte  contre  les 
protestants,  à  raison  de  la  morale  qu'ils  ont  adop- 


56 

tce,  morale  qui  se  trouve  très  en  arrière  de  l'état 
présent  de  notre  civilisation  ,  est  donc  fondée. 

J'accuse  les  prolestants  d'hérésie  sous  ce  second 
chef  :  je  les  accuse  d'avoir  adopté  un  mauvais  culte. 

Plus  la  société  se  perfectionne  au  moral  et  au 
physique,  plus  les  travaux  intellectuels  et  ma- 
nuels se  subdivisent;  ainsi,  dans  l'habitude  de 
la  vie ,  l'attention  des  hommes  se  ùxt  sur  des 
objets  d'un  intérêt  de  plus  en  plus  spécial ,  à 
mesure  que  les  beaux-arts ,  que  les  sciences  et 
que  l'industrie  font  des  progrès. 

De  là  il  résulte  que,  plus  la  société  fait  de 
progrès ,  et  plus  elle  a  besoin  que  le  culte  soit 
perfectionné;  car  le  culte  a  pour  objet  d'appeler 
l'attention  des  hommes ,  régulièrement  assem- 
blés au  jour  de  repos,  sur  les  intérêts  qui  sont 
communs  à  tous  les  membres  de  la  société,  sur 
les  intérêts  généraux  de  l'espèce  humaine. 

Le  réformateur  Luther,  et^,  depuis  sa  mort, 
les  ministres  des  églises  réformées  auraient  donc 
dû  rechercher  les  moyens  de  rendre  le  culte  le 
plus  propre  possible  à  fixer  l'attention  des  fidè- 
les sur  les  intérêts  qui  leur  sont  communs. 

Ils  auraient  dû  rechercher  les  moyens  et  les 


5? 
circonstances  les  plus  favorables  pour  dévelop- 
per complètement  aux  fidèles  le  principe  fonda- 
mental de  la  religion  chrétienne ,  tous  les  hom- 
mes doivent  se  conduire  en  frères  à  l'égard  les 
uns  des  autres,,  pour  familiariser  leur  esprit  avec 
ce  principe  ,  et  les. habituer  à  en  faire  des  appli- 
cations à  toutes  les  relations  sociales ,  afin  de  les 
empêcher  de  le  perdre  totalement  de  vue  dans  le 
courant  de  la  vie,  quelque  spéciaux  que  soient 
les  objets  de  leurs  travaux  journaliers. 

Or,  pour  stimuler  l'attention  des  hommes 
dans  quelque  genre  d'idées  que  ce  soit ,  pour 
les  pousser  fortement  dans  une  direction ,  il  y  a 
deux  grands  moyens  :  il  faut  exciter  en  eux  la 
terreur  par  la  vue  des  maux  terribles  qui  résul- 
teraient pour  eux  d'une  conduite  différente  de 
celle  qu'on  leur  prescrit,  ou  leur  présenter  l'ap- 
pât des  jouissances  résultant  nécessairement  des 
efforts  faits  par  eux  dans  la  direction  qu'on  leur 
indique. 

Pour  produire  ,  dans  ces  deux  circonstances  , 
l'action  la  plus  forte  et  la  plus  utile  ,  il  faut  com- 
biner tous  les  moyens  ,  toutes  les  ressources  que 
les  beaux-arts  peuvent  offrir. 


58 

Le  prédicateur  appelé,  par  la  nature  des  cho- 
ses ,  à  employer  l'éloquence,  qui  est  le  premier 
des  beaux-arts ,  doit  faire  trembler  son  auditoire 
par  le  tableau  de  la  position  affreuse  dans  laquelle 
se  trouve,  dans  cette  vie,  l'homme  qui  a  mérité 
la  mésestime  publique  ;  il  doit  même  montrer 
le  bras  de  Dieu  levé  sur  l'homme  dont  tous  les 
sentiments  ne  sont  pas  dominés  par  celui  de  la 
philanthropie. 

Ou  bien  il  doit  développer  dans  l'âme  de  ses 
auditeurs  les  sentiments  les  plus  généreux  et  les 
plus  énergiques  ,  en  leur  faisant  sentir  la  supé- 
riorité des  jouissances  que  fait  éprouver  l'estime 
publique  sur  toutes  les  autres  jouissances. 

Les  poètes  doivent  seconder  les  efforts  des  pré- 
dicateurs; ils  doivent  fournir  au  culte  des  mor- 
ceaux de  poésie  propres  à  être  récités  en  chœur, 
de  manière  à  rendre  tous  les  fidèles  prédicateurs 
à  l'égard  les  uns  des  autres. 

Les  musiciens  doivent  enrichir  de  leurs  ac- 
cords les  poésies  religieuses,  et  leur  imprimer 
un  caractère  musical  profondément  pénétrant 
dans  l'âme  des  fidèles. 

Les  peintres  et  les  sculpteurs  doivent   iixer 


59 
dans  les  temples  l'attention  des  chrétiens  sur  les 
actions  les  plus  éminemment  chrétiennes. 

Les  architectes  doivent  construire  des  temples 
de  manière  que  les  prédicateurs  ,  que  les  poètes 
et  les  musiciens ,  que  les  peintres  et  les  sculp- 
teurs puissent  à  volonté  faire  naître  dans  l'âme 
des  fidèles  les  sentiments  de  la  terreur  ou  ceux 
de  la  joie  et  de  l'espérance. 

Voilà  évidemment  les  bases  qui  doivent  être 
données  au  culte ,  et  les  moyens  qui  doivent 
être  employés  pour  le  rendre  utile  à  la  société. 

Qu'a  fait  Luther  à  cet  égard?  Il  a  réduit  le 
culte  de  l'église  réformée  à  la  simple  prédica- 
tion; il  a  prosaïque  le  plus  qu'il  a  pu  tous  les 
sentiments  chrétiens;  il  a  banni  de  ses  temples 
tous  les  orneaients  de  peinture  et  de  sculpture  ; 
il  a  supprimé  la  musique ,  et  il  a  donné  la  pré- 
férence aux  édifices  religieux  dont  les  formes 
sont  les  plus  insignifiantes ,  et  par  conséquent 
les  moins  propres  à  disposer  favorablement  le 
cœur  des  fidèles  à  se  passionner  pour  le  bien 
public. 

Les  protestants  ne  manqueront  pas  de  m 'ob- 
jecter que  si  les  catholiques  chantent  beaucoup  . 


6o 

si  leurs  temples  sont  décorés  des  productions 
des  plus  grands  maîtres  dans  la  peinture  ainsi 
que  dans  la  sculpture,  cependant  les  prédica- 
tions des  ministres  réformés  produisent  sur  leurs 
auditeurs  un  effet  beaucoup  plus  fructueux  pour 
le  bien  public  que  tous  les  sermons  des  prêtres 
catholiques,  dont  l'objet  principal  consiste  tou- 
jours à  faire  donner  aux  fidèles  de  la  commu- 
nion papale  le  plus  d'argent  possible  pour  les 
frais  du  culte  et  pour  l'entretien  du  clergé ,  et 
qu'en  conséquence  de  ces  faits,  il  est  impossible 
de  nier  que  leur  culte  ne  soit  préférable  à  celui 
des  catholiques. 

A  cela  je  réponds  :  L'objet  de  mon  travail  n'est 
point  de  rechercher  laquelle  des  religions  Protes- 
tante ou  Catholique  est  la  moins  hérétique  ;  j'ai 
entrepris  de  prouver  qu'elles  l'étaient  toutes  les 
deux ,  quoiqu'à  des  degrés  différents  ;  c'est-à-dire 
que  ni  l'une  ni  l'autre  n'était  la  religion  chré- 
tienne ;  j'ai  entrepris  de  démontrer  que  depuis  le 
quinzième  siècle  le  christianisme  avait  été  aban- 
donné; j'ai  entrepris  de  rétablir  le  christianisme 
en  le  rajeunissant  ;  je  me  propose  pour  but  de' 
foire  subir  à  cette  religion  (éminemment  philan- 


6i 

thropique)  une  épuration  qui  la  débarrasse  de 
toutes  les  croyances  et  de  toutes  les  pratiques 
superstitieuses  ou  inutiles. 

Le  nouveau  christianisme  est  appelé  à  faire 
triompherles  principes  de  la  morale  générale  dans 
la  lutte  qui  existe  entre  ces  principes  et  les  com- 
binaisons qui  ont  pour  objet  d'obtenir  un  bien 
particulier  aux  dépens  du  bien  public  ;  cette 
religion  rajeunie  est  appelée  à  constituer  tous 
les  peuples  dans  un  état  de  paix  permanente,  en 
les  liguant  tous  contre  la  nation  qui  voudrait  faire 
son  bien  particulier  aux  dépens  du  bien  général 
de  l'espèce  humaine ,  et  en  les  coalisant  contre 
tout  gouvernement  assez  anti-chrétien  pour  sa- 
crifier les  intérêts  nationaux  aux  intérêts  pri- 
vés des  gouvernants  ;  elle  est  appelée  à  lier 
entre  eux  les  savants ,  les  artistes  et  les  indus- 
triels ,  et  à  les  constituer  les  directeurs  généraux 
de  l'espèce  humaine,  ainsi  que  des  intérêts  spé- 
ciaux de  chacun  des  peuples  qui  la  composent  ; 
elle  est  appelée  à  placer  les  beaux-arts ,  les  sciences 
d'observation  et  l'industrie  à  la  tête  des  connais- 
sances sacrées ,  tandis  que  les  catholiques  les  ont 
rangés  dans  la  classe  des  connaissances  profa- 


62 

ncs  ;  elle  est  appelée  enfin  à  prononcer  ana- 
thème  sur  la  théologie  ,  et  à  classer  comme  impie 
toute  doctrine  ayant  pour  objet  d'enseigner  aux 
hommes  d'autres  moyens  pour  obtenir  la  vie 
éternelle  que  celui  de  travailler  de  tout  leur  pou- 
voir à  l'amélioration  de  l'existence  de  leurs  sem- 
blables. 

J 'ai  dit  clairement  ce  que  devait  être  le  culte 
pour  remplir  le  mieux  possible  la  condition  d'ap- 
peler l'attention  des  fidèles  aux  jours  de  repos 
sur  la  morale  chrétienne. 

J'ai  prouvé  clairement  que  le  culte  des  pro- 
testants était  dépourvu  des  moyens  secondaires 
les  plus  efficaces  pour  développer  dans  l'âme  des 
fidèles  la  passion  du  bien  public;  ainsi  j'ai 
prouvé  que  cette  seconde  accusation  d'hérésie 
contre  le  protestantisme  était  fondée. 

Je  porte  contre  les  protestants  une  troisième 
accusation  d'hérésie  :  je  les  accuse  d'avoir  adopté 
un  mauvais  dogme. 

Dans  l'enfance  de  la  religion ,  à  l'époque  où 
les  peuples  étaient  encore  plongés  dans  l'igno- 
rance, leur  curiosité  ne  les  excitait  que  faible- 
ment à  l'étude  des  phénomènes  de  la  nature, 


63 

l'ambition  de  l'homme  ne  s'était  pas  élevée  au 
point  de  vouloir  maîtriser  sa  planètej  et  de  la  mo- 
difier de  la  manière  la  plus  avantageuse  pour  lui  ; 
les  hommes  avaient  alors  peu  de  besoins  dont  ils 
eussent  clairement  conscience  ;  mais  ils  étaient 
agités  par  les  passions  les  plus  violentes,  fondées 
sur  des  désirs  et  sur  des  volontés  vagues ,  fon- 
dées principalement  sur  le  pressentiment  de 
l'action  puissante  qu'ils  étaient  appelés  à  exer- 
cer sur  la  nature;  le  commerce,  qui  depuis  a 
civilisé  le  monde ,  n'existait  encore  qu'en  rudi- 
ments ;  chaque  petite  peuplade  se  constituait  en 
état  d'hostilité  à  l'égard  de  tout  le  surplus  de 
l'espèce  humaine,  et  les  citoyens  n'étaient  liés 
avec  tous  les  hommes  qui  n'étaient  pas  membres 
de  leur  cités  par  aucun  lien  de  morale.  Ainsi  la 
philanthropie  ne  pouvait  exister  encore  à  cette 
époque  que  comme  un  sentiment  spéculatif. 

A  cette  même  é^3oque,  toutes  les  nations 
étaient  divisées  en  deux  grandes  classes,  celle 
des  maîtres  et  celle  des  esclaves  ;  la  religion  ne 
pouvait  exercer  une  action  puissante  que  sur 
les  maîtres ,  puisqu'ils  étaient  les  seuls  qui  fus- 
sent libres  d'agir  à  leur  gré  ;  à  cette  époque  ,  la 


64 

morale  ne  pouvait  être  que  la  partie  la  moins  dé- 
veloppée de  la  religion  ,  puisqu'il  n'y  avait  point 
de  réciprocité  de  devoirs  communs  entre  les 
deux  grandes  classes  qui  divisaient  la  société;  le 
culte  et  le  dogme  devaient  se  présenter  avec 
beaucoup  plus  d'importance  que  la  morale;  les 
pratiques  religieuses,  ainsi  que  les  raisonne- 
ments sur  l'utilité  de  ces  pratiques  et  des  croyan- 
ces sur  lesquelles  elles  étaient  fondées ,  étaient 
les  parties  de  la  religion  qui  devaient  occuper  le 
plus  habituellement  les  ministres  des  autels  , 
ainsi  que  la  masse  des  fidèles. 

En  un  mot ,  la  partie  matérielle  de  la  religion  a 
joué  un  rôle  d'autant  plus  considérable  que  cette 
institution  a  été  plus  près  de  sa  fondation,  et  la 
partie  spirituelle  a  toujours  acquis  de  la  prépon- 
dérance à  mesure  que  l'intelligence  de  l'homme 
s'est  développée. 

Aujourd'hui  le  culte  ne  doit  plus  être  envi- 
sagé que  comme  un  moyen  d'appeler,  dans  les 
jours  de  repos,  l'attention  des  hommes  sur  les 
considérations  et  sur  les  sentiments  philanthropi- 
ques ,  et  le  dogme  ne  doit  plus  être  conçu  que 
comme  une  collection  de  commentaires  ayant 


65 

pour  objet,  des  applications  générales  de  ces 
considérations  et  de  ces  sentiments  aux  grands 
événements  politiques  qui  peuvent  survenir,  ou 
pour  objet  de  faciliter  aux  fidèles  les  applications 
de  la  morale  dans  les  relations  journalières  qui 
existent  entre  eux. 

Je  vais  examiner  maintenant  ce  que  Luther  a 
pensé  du  dogme,  ce  qu'il  en  a  dit,  ce  qu'il  a 
prescrit  à  cet  égard  aux  protestants. 

Luther  a  considéré  le  christianisme  comme 
ayant  été  parfait  à  son  origine  ,  et  comme  s'étant 
toujours  détérioré  depuis  l'époque  de  sa  fonda- 
tion ;  ce  réformateur  a  fixé  toute  son  attention 
sur  les  fautes  commises  par  le  clergé  pendant  le 
moyen  âge ,  et  il  n'a  aucunement  remarqué  les 
progrès  immenses  que  les  ministres  des  autels 
avaient  fait  faire  à  la  civilisation ,  ni  la  grande 
importance  sociale  qu'ils  avaient  fait  acquérir 
aux  hommes  occupés  de  travaux  pacifiques,  en 
diminuant  )a  puissance  et  la  considération  du 
pouvoir  temporel ,  de  ce  pouvoir  impie  qui  tend 
par  sa  nature  à  soumettre  les  hommes  à  l'empire 
de  la  force  physique,  et  à  gouverner  les  nations  à 
son  profit.  Luther  a  prescrit  aux  protestants  d'é- 

5 


6G 

tudier  le  christianisme  dans  les  livres  qui  avaient 
été  écrits  à  l'époque  de  sa  fondation,  et  particu- 
lièrement dans  la  Bible.  11  a  déclaré  qu'il  ne 
reconnaissait  point  d'autres  dogmes  que  ceux 
exposés  dans  les  saintes  écritures. 

Cette  déclaration  de  sa  part  a  été  aussi  ab- 
surde que  le  serait  celle  de  mathématiciens,  de 
physiciens,  de  chimistes,  et  de  tous  autres  sa- 
vants qui  prétendraient  que  les  sciences  qu'ils 
cultivent  doivent  être  étudiées  dans  les  premier» 
ouvrages  qui  en  ont  traité. 

Ce  que  je  viens  de  dire  n'est  aucunement  en 
opposition  avec  la  croyance  à  la  divinité  du  fon- 
dateur du  christianisme;  Jésus  n'a  pu  tenir  aux 
hommes  que  le  langage  qu'ils  pouvaient  com- 
prendre îi  l'époque  .où  il  leur  a  parlé  ;  il  a  déposé 
dans  les  mains  de  ses  apôtres  le  germe  du  chris- 
tianisme, et  il  a  chargé  son  église  du  développe- 
ment de  ce  germe  précieux; il  l'a  chargée  du  soin 
d'anéantir  tous  les  droits  politiques  dérivés  delà 
loi  du  plus  fort,  et  toutes  les  institutions  qui  for- 
maient des  obstacles  à  l'amélioration  de  l'exis- 
tence morale  et  physique  de  la  classe  la  plus 
pauvre. 


67 

C'est  en  étudiant  les  effets  et  en  les  analysant 
avec  le  plus  grand  soin  l^u'on  acquiert  les  don- 
nées suffisantes  pour  porter  sur  les  causes  un 
jugement  ferme  et  précis.  Je  vais  suivre  cette 
marche,  je  vais  examiner  séparément  les  prin- 
cipaux inconvénients  qui  sont  résultés  de  l'er- 
reur que  Luther  a  commise  en  fixant  sur  la 
Bible  l'attention  des  protestants  d'une  manièrL 
trop  spéciale  ;  ce  sera  de  cet  examen  que  se 
déduira  naturellement  la  conclusion  que  ir/i 
troisième  accusation  d'hérésie  contre  la  religion 
protestante  est  fondée. 

Quatre  inconvénients  majeurs  sont  résultés 
de  l'étude  trop  approfondie  que  les  protestants 
ont  faite  de  la  Bible. 

1°  Cette  étude  leur  a  fait  perdre  de  vue  les 
idées  positives  et  d'un  intérêt  présent;  elle  leur 
a  donné  le  goût  des  recherches  sans  but  et  un 
grand  attrait  pour  la  métaphysique.  En  effet  , 
dans  le  nord  de  l'Allemagne ,  qui  est  le  foyer  du 
protestantisme ,  le  vague  dans  les  idées  et  dans 
les  sentiments  domine  dans  tous  les  écrits  des 
philosophes  les  plus  renommés  ,  et  dans  ceux 
des  romanciers  les  plus  populaires. 

5. 


G8 

•2°  Cette  étude  salit  l'imagination  pai?  les  sou- 
venirs qu'elle  présente  de  plusieurs  vices  honteux 
que  la  civilisation  a  fait  disparaître,  tels  que  la 
bestialité  et  l'inceste  à  tous  les  degrés  qu'on 
puisse  les  concevoir. 

3°  Cette  étude  fixe  l'attention  sur  des  désirs 
politiques  contraires  au  bien  public  ;  elle  pousse 
les  gouvernés  à  établir  dans  la  société  une  éga- 
lité qui  est  absolument  impraticable;  elle  em- 
pêche les  protestants  de  travaillera  la  formation 
du  système  de  politique  dans  lequel  les  intérêts 
généraux  seraient  dirigés  par  les  hommes  les 
plus  capables  ,  dans  les  sciences  d'observation  , 
dans  les  beaux-arts  et  dans  les  combinaisons  in- 
dustrielles :  système  social  le  meilleur  auquel 
l'espèce  humaine  puisse  atteindre  ,  puisque  c'est 
celui  qui  contribuerait  le  plus  directement  et  le 
plus  efficacement  à  l'amélioration  morale  et  phy- 
sique de  l'existence  des  pauvres. 

4°  Cette  étude  porte  ceux  qui  s'y  livrent 
à  la  considérer  comme  la  plus  importante  de 
toutes;  de  là  est  résultée  la  formation  des  socié- 
tés bibliques,  qui  répandent  tous  les  ans  dans  le 
public  des  millions  d'exemplaires  de  la  Bible. 


69 

Au  lieu  d'employer  leurs  forces  à  favoriser 
la  production  et  la  propagation  d'une  doctrine 
proportionnée  à  l'état  de  la  civilisation,  ces  so- 
ciétés prétendues  chrétiennes  donnent  aux  sen- 
timents philanthropiques  une  direction  fausse, 
contraire  au  bien  public  ;  et  croyant  servir  les 
progrès  de  l'esprit  humain  ,  le  feraient  au  con- 
traire rétrograder,  si  la  chose  était  jamais  pos- 
sible. 

De  ces  quatre  grands  faits  ,  je  conclus  que  ma 
troisième  accusation  d'hérésie  contre  les  protes- 
tants ,  à  raison  du  dogme  qu'ils  ont  adopté,  est 
solidement  fondée. 

J'ai  dû  critiquer  le  protestantisme  avec  la  plus 
grande  sévérité ,  afin  de  faire  sentir  aux  protes- 
tants combien  la  réforme  de  Luther  a  été  in- 
complète ,  et  combien  elle  est  inférieure  au  nou- 
veau christianisme;  mais,  comme  je  l'ai  énoncé 
en  commençant  l'examen  des  travaux  de  Lu- 
ther ,  je  n'en  sens  pas  moins  profondément 
combien ,  malgré  ses  nombreuses  erreurs ,  il  a 
rendu  de  grands  services  à  la  société  dans  la 
partie  critique  de  sa  réforme.  D'ailleurs,  ma 
critique  porte   sur   le    protestantisme,    regardé 


70 

par  les  protestants  comme  la  reforme  définitive 
du  christianisme  ;  elle  est  bien  loin  d'attaquer  le 
génie  opiniâtre  de  Luther.  Quand  on  se  reporte 
au  temps  où  il  a  vécu  ,  aux  circonstances  qu'il  a 
eues  à  combattre,  on  sent  qu'il  a  fait  tout  ce  qu'il 
était  possible  de  faire  alors  pour  enfanter  la  ré- 
forme et  pour  la  faire  adopter.  En  présentant  la 
morale  comme  devant  fixer  l'attention  des  fidèles 
bien  plus  que  le  culte  et  le  dogme,  et  quoique 
la  morale  protestante  n'ait  point  été  proportion- 
née aux  lumières  de  la  civilisation  moderne  , 
Luther  a  préparé  la  nouvelle  réforme  de  la  re- 
ligion chrétienne.  Ce  n'est  pourtant  point  comme 
un  perfectionnement  du  protestantisme  qu'on 
doit  considérer  le  nouveau  christianisme.  La  nou- 
velle formule  sous  laquelle  je  présente  le  principe 
primitif  du  christianisme  est  complètement  en 
dehors  des  améliorations  de  toute  espèce  que  la 
religion  chrétienne  a  éprouvées  jusqu'à  ce  jour. 
Je  m'arrête  ici.  Je  pense ,  monsieur  le  Con- 
servateur ,  avoir  assez  développé  mes  idées  sur  la 
nouvelle  doctrine  chrétienne  pour  que  vous  puis- 
siez, dès  à  présent,  porter  sur  elles  un  premier 
jugement.  Dites  si  vous  me  croyez  bien  pénétré 


de  l'esprit  du  christianisme  .  et  si  mes  efforts 
pour  rajeunir  cette  religion  sublime  ne  sont 
point  de  nature  à  en  altérer  la  pureté  primi- 
tive. 

Le  C.  J'ai  suivi  attentivement  votre  discours; 
pendant  que  vous  parliez  ,  mes  propres  idées 
s'éclaircissaient ,  mes  doutes  disparaissaient,  et 
je  sentais  croître  mon  amour  et  mon  admiration 
pour  la  religion  chrétienne;  mon  attachement 
au  système  religieux  qui  a  civilisé  l'Europe  ne 
m'a  point  empêché  de  comprendre  qu'il  était 
possible  de  le  perfectionner,  et,  sur  ce  point, 
vous  m'avez  entièrement  converti. 

Il  est  évident  que  le  principe  de  morale  ,  Tous 
les  hommes  doivent  se  conduire  en  frères  à  l'égard 
les  uns  des  autres  ,  donné  par  Dieu  à  son  église  , 
renferme  toutes  les  idées  que  vous  comprenez 
dans  ce  précepte  :  Toute  la  société  doit  travailler 
à  l'amélioration  de  L'existence  morale  et  physique 
de  la  classe  la  plus  pauvre;  la  société  doit  s'orga- 
niser de  la  manière  la  plus  convenable  pour  lui 
faire  atteindre  ce  grand  but. 

Il  est  également  certain  qu'à  l'origine  du  chris- 
tianisme ce  principe  a  dû  être  exprimé  sous  lu 


72 

première  formule,  et  qu'aujourd'hui  la  seconde 
formule  doit  être  employée. 

Lors  de  la  fondation  du  christianisme ,  avez- 
vous  dit ,  la  société  se  trouvait  partagée  en  deux 
classes  d'une  nature  politique  absolument  diffé- 
rente :  celle  des  maîtres  et  celle  des  esclaves  ;  ce 
qui  constituait  en  quelque  façon  deux  espèces 
humaines  distinctes,  et  cependant  entremêlées 
l'une  dans  l'autre.  Il  était  absolument  impos- 
sible alors  d'établir  une  réciprocité  complète 
dans  les  relations  morales  entre  les  deux  espè- 
ces :  aussi  le  divin  fondateur  de  la  religion 
chrétienne  s'est  borné  à  énoncer  son  principe 
de  morale  de  manière  à  le  rendre  obligatoire 
pour  tous  les  individus  de  chaque  espèce  hu- 
maine, sans  pouvoir  l'établir  comme  lien  pour 
unir  ensemble  les  maîtres  et  les  esclaves. 

Nous  vivons  à  une  époque  ou  l'esclavage  se 
trouve  complètement  anéanti;  il  n'existe  plus 
que  des  hommes  de  la  même  espèce  politique , 
les  classes  ne  sont  plus  séparées  que  par  des  nuan- 
ces :  vous  concluez  de  cet  état  de  choses  que  le 
principe  fondamental  du  christianisme  doit  être 
présenté  sous  la  formule  la  plus  propre  à  le  rendre 


obligatoire  pour  les  masses  à  l'égard  les  unes  des 
autres  ,  sans  que  pour  cela  il  cesse  de  l'être  pour 
les  individus  dans  leurs  relations  individuelles. 
Je  trouve  votre  conclusion  légitime  et  de  la  plus 
haute  importance  ;  et  dès  ce  moment ,  nouveau 
chrétien,  j'unis  mes  efforts  aux  vôtres  pour  la 
propagation  du  nouveau  christianisme. 

Mais,  à  cet  égard,  j'ai  quelques  observations 
à  vous  faire  sur  la  marche  générale  de  vos  tra- 
vaux. La  nouvelle  formule  sous  laquelle  vous  re- 
présentez le  principe  du  christianisme  embrasse 
tout  votre  système  sur  l'organisation  sociale  ; 
système  qui  se  trouve  appuyé  maintenant  à  la 
fois  sur  des  considérations  philosophiques  de 
l'ordre  des  sciences ,  des  beaux-arts  et  de  l'in- 
dustrie ,  et  sur  le  sentiment  religieux  le  plus  uni- 
versellement répandu  dans  le  monde  civilisé,  sur 
le  sentiment  chrétien. 

Hé  bien  !  ce  système ,  objet  de  toutes  vos  pen- 
sées ,  pourquoi  ne  l'avoir  pas  présenté  d'abord 
du  point  de  vue  religieux,  du  point  de  vue  le 
plus  élevé  et  le  plus  populaire?  pourquoi  vous 
être  adressé  aux  industriels,  aux  savants  ,  aux 
artistes  ,  au  lieu  d'aller  droit  au  peuple  par  la 


74 
religion?  et,  dans  ce  moment  même,  pourquoi 
perdre  un  temps  précieux  à  critiquer  les  catho- 
liques et  les  protestants ,  au  lieu  d'établir  de  suite 
votre  doctrine  religieuse?  Voulez-vous  qu'on  dise 
de  vous  ce  que  vous  dites  de  Luther  :  //  a  bien 
critiqué  et  mal  doctrine? 

Les  forces  intellectuelles  de  l'homme  sont  très 
petites;  c'est  en  les  faisant  converger  vers  un  but 
unique  ,  c'est  en  les  dirigeant  vers  le  même  point 
qu'on  parvient  à  produire  un  grand  effet  et  à  ob- 
tenir un  résultat  important.  Pourquoi  commen- 
cez-vous à  employer  vos  forces  à  critiquer ,  au 
lieu  de  débuter  par  doctriner?  pourquoi  n'atta- 
quez-vous pas  franchement  et  de  prime  abord  la 
question  du  nouveau  christianisme? 

Vous  avez  trouvé  le  moyen  de  faire  cesser  l'in- 
différence religieuse  chez  la  classe  la  plus  nom- 
breuse ;  car  les  pauvres  ne  peuvent  pas  être  indif- 
férents pour  une  religion  dont  le  but  proclamé 
est  celui  d'améliorer  le  plus  rapidement  pos- 
sible leur  existence  physique  et  morale. 

Puisque  vous  êtes  parvenu  à  reproduire  le  prin- 
cipe fondamental  du  christianisme  avec  un  ca- 
ractère tout-à-fait  neuf,  votre  premier  soin  ne 


75 
devait-il  pas  être  de  répandre  la  connaissance 
de  ce  principe  régénéré  dans  la  classe  la  plus 
intéressée  à  le  faire  admettre?  et  cette  classe 
étant  à  elle  seule  infiniment  plus  nombreuse 
que  toutes  les  autres  réunies  ,  le  succès  de  votre 
entreprise  était  infaillible. 

Il  fallait  commencer  par  vous  faire  de  nom- 
breux partisans  pour  vous  assurer  un  appui  dans 
votre  attaque  contre  les  catholiques  et  contre  les 
protestants. 

Enfin  ,  dès  que  vous  aviez  conscience  claire 
de  la  force,  de  la  fécondité,  de  l'irrésistibilité 
de  votre  conception  ,  vous  deviez  sur-le-champ 
l'ériger  en  doctrine,  sans  aucune  précaution  préa- 
lable et  sans  aucune  inquiétude  d'en  voir  la  pro- 
pagation entravée  par  quelque  obstacle  politique 
ou  par  quelque  réfutation  importante. 

Vous  dites  :  «  La  société  doit  être  organisée 
«d'après  le  principe  de  la  morale  chrétienne; 
«toutes  les  classes  doivent  concourir  de  tout  leur 
«pouvoir  à  l'amélioration  morale  et  physique  de 
«l'existence  des  individus  composant  la  classe  la 
«plus  nombreuse  ;  toutes  les  institutions  sociales 
s  doivent  concourir  leplusénergiquemeutetleplus 


76 

«directement  possible  ù  ce  p:rand  but  religieux. 

a  Dans  l'état  présent  des  lumières  et  de  la  civi- 
nlisation,  aucun  droit  politique  ne  doit  plus  se 
«présenter  comme  dérivé  de  la  loi  du  plus  fort 
»  pour  les  individus,  du  droit  de  conquête  pour  les 
«masses  ;  la  royauté  n'est  plus  légitime  que  lors- 
»que  les  rois  emploient  leur  pouvoir  à  faire  con- 
»  courir  les  riches  à  l'amélioration  de  l'existence 
«morale  et  physique  des  pauvres.  » 

Quels  obstacles  une  pareille  doctrine  peut-elle 
rencontrer  ?  Ceux  qui  sont  intéressés  à  la  sou- 
tenir ne  sont-ils  pas  infiniment  plus  nombreux 
que  ceux  qui  ont  intérêt  à  empêcher  son  admis- 
sion? Les  partisans  de  cette  doctrine  s'appuient 
sur  le  principe  de  la  morale  divine ,  tandis  que 
ses  adversaires  n'ont  d'autres  armes  à  lui  oppo- 
ser que  des  habitudes  contractées  à  une  époque 
d'ignorance  et  de  barbarie,  soutenues  par  les 
principes  de  l'égoïsme  jésuitique. 

En  résumé  ,  je  pense  que  vous  devriez  propa- 
ger immédiatement  votre  doctrine  ,  et  préparer 
des  missions  chez  toutes  les  nations  civilisées 
pour  la  faire  adopter. 

LeN.  Les  nouveaux  chrétiens  doivent  dévelop- 


77 
per  le  même  caractère  et  suivre  la  même  marche 
que  les  chrétiens  de  l'église  primitive  ;  ils  ne  doi- 
vent employer  que  les  forces  de  leur  intelligence 
pour  faire  adopter  leur  doctrine.  C'est  seulement 
avec  la  persuasion  et  avec  la  démonstration  qu'ils 
doivent  travailler  à  la  conversion  des  catholiques 
et  des  protestants  ;  c'est  au  moyeu  de  la  dé- 
monstration et  de  la  persuasion  qu'ils  parvien- 
dront à  déterminer  ces  chrétiens  égarés  à  renon- 
cer aux  hérésies  dont  les  religions  papale  et 
luthérienne  sont  infectées  ,  pour  adopter  fran- 
chement le  nouveau  christianisme. 

Le  nouveau  christianisme ,  de  même  que  le 
christianisme  primitif,  sera  appuyé  ,  poussé  , 
protégé  par  la*  force  de  la  morale  et  par  la  toute- 
puissance  de  l'opinion  publique  ;  et  si  malheu- 
reusement sou  admission  occasionait  des  actes 
de  violence,  des  condamnations  injustes  ,  ce  se- 
raient les  nouveaux  chrétiens  qui  subiraient  les 
actes  de  violence,  les  condamnations  injustes; 
mais ,  dans  aucun  cas,  on  ne  les  verra  employer 
la  force  physique  contre  leurs  adversaires  ;  dans 
aucun  cas  ils  ne  figureront  ni  comme  juges  ni 
comme  bourreaux. 


Après  avoir  trouvé  le  moyen  de  rajeunir  le 
ehristianisme  en  faisant  subir  une  transfigura- 
tion à  son  principe  fondamcntnl ,  mon  premier 
soin  a  été,  il  a  dû  être  de  prendre  toutes  les  pré- 
cautions nécessaires  pour  que  l'émission  de  la 
nouvelle  doctrine  ne  portât  point  la  classe  pauvre 
à  des  actes  de  violence  contre  les  riches  et  contre 
les  gouvernements. 

J'ai  dû  m'adresser  d'abord  aux  riches  et  aux 
puissants  pour  les  disposer  favorablement  à  l'é- 
gard de  la  nouvelle  doctrine,  en  leur  faisant 
sentir  qu'elle  n'était  point  contraire  à  leurs  inté- 
rêts, puisqu'il  était  évidemment  impossible  d'a- 
méliorer l'existence  morale  et  physique  de  la 
classe  pauvre  par  d'autres  moyens  que  ceux  qui 
tendent  à  donner  de  l'accroissement  aux  jouis- 
sances de  la  classe  riche. 

J'ai  dû  faire  sentir  aux  artistes,  aux  savants 
et  aux  chefs  des  travaux  industriels  que  leurs  in- 
térêts étaient  essentiellement  les  mêmes  que  ceux 
de  la  masse  du  peuple  ;  qu'ils  appartenaient  à  la 
classe  des  travailleurs,  en  même  temps  qu'ils  en 
étaient  les  chefs  naturels  ;  que  l'approbation  de 
la  masse   du  peuple  pour  les  services  qu'ils  lui 


79 
rendaient  était  la  seule  récompense  digne  de 
leurs  glorieux  travaux.  J'ai  dû  insister  beaucoup 
sur  ce  point ,  attendu  qu'il  est  de  la  plus  grande 
importance  ,  puisque  c'est  le  seul  moyen  de  don- 
ner aux  nations  des  guides  qui  méritent  vérita- 
blement leur  confiance  ,  des  guides  qui  soient 
capables  de  diriger  leurs  opinions  et  de  les  mettre 
en  état  de  juger  sainement  les  mesures  politi- 
ques qui  sont  favorables  ou  contraires  aux  in- 
térêts du  plus  grand  nombre.  Enfin  j'ai  dû 
faire  voir  aux  catholiques  et  aux  protestants  l'é- 
poque précise  à  laquelle  ils  avaient  fait  fausse 
route ,  afin  de  leur  faciliter  les  moyens  de  rentrer 
dans  la  bonne.  Je  dois  insister  sur  ce  point,  parce- 
que  la  conversion  des  clergés  catholique  et  pro- 
testant donnerait  de  puissants  appuis  au  nou- 
veau christianisme. 

Après  cette  explication  je  reprends  le  cours  de 
mes  idées:  je  ne  m'arrêterai  point  à  examiner 
toutes  les  sectes  religieuses  nées  du  protestan- 
tisme ;  la  plus  importante  de  toutes,  la  religion 
anglicane,  est  tellement  liée  aux  institutions  na- 
tionales de  l'Angleterre  ,  qu'elle  ne  peut  être  en- 
visagée convenablement  qu'avec  l'ensemble  de 


8o 

SCS  institutions  ,  et  cet  examen  aura  lieu  lorsque 
je  passerai  en  revue,  ainsi  que  je  l'ai  annoncé  , 
toutes  les  institutions  spirituelles  et  temporelles 
de  l'Europe  et  de  l'Amérique.  Le  schisme  grec 
s'est  trouvé  jusqu'à  présent  en  dehors  du  sys^ 
tème  européen;  je  n'aurai  point  à  en  parler,  et 
d'ailleurs  tous  les  éléments  de  la  critique  de  ces 
différentes  hérésies  sont  renfermés  dans  celle  du 
protestantisme. 

Mais  je  n'ai  pas  seulement  pour  but  de  prou- 
ver l'hérésie  des  catholiques  et  des  protestants  ; 
il  ne  me  suffit  pas,  pour  rajeunir  entièrement  le 
christianisme,  de  le  faire  triompher  de  toutes  les 
anciennes  philosophies  religieuses;  je  dois  en- 
core établir  sa  supériorité  scientifique  sur  toutes 
les  doctrines  des  philosophes  qui  se  sont  placés 
en  dehors  de  la  religion  ;  je  dois  réserver  le  dé- 
veloppement de  cette  idée  pour  un  second  en- 
tretien ;  mais  ,  en  attendant,  je  vais  vous  donner 
un  aperçu  de  l'ensemble  de  mon  travail. 

L'espèce  humaine  n'a  jamais  cessé  de  faire 
des  progrès,  mais  elle  n'a  pas  toujours  procédé 
de  la  même  manière  et  employé  les  mêmes 
moyens  pour  accroître  la  masse  de  ses  connais- 


8i 

sances  et  pour  perfectionner  sa  civilisation  ;  l'ob- 
servation prouve  au  contraire  que, ^depuis  le 
quinzième  siècle  jusqu'à  ce  jour ,  elle  a  procédé 
d'une  manière  opposée  à  celle  qu'elle  avait  sui- 
vie depuis  l'établissement  du  christianisme  jus- 
qu'au quinzième  siècle. 

Depuis  l'établissement  du  christianisme  jus- 
qu'au quinzième  siècle  ,  l'espèce  humaine  s'est 
principalement  occupée  de  la  coordination  de 
ses  sentiments  généraux ,  de  l'établissement  d'un 
principe  universel  et  unique ,  et  de  la  fondation 
d'une  institution  générale  ayant  pour  but  de  su- 
perposer l'aristocratie  des  talents  à  l'aristocratie 
de  la  naissance  ,  et  de  soumettre  ainsi  tous 
les  intérêts  particuliers  à  l'intérêt  général.  Pen- 
dant toute  cette  période  ,  les  observations  di- 
rectes sur  les  intérêts  privés ,  sur  les  faits  parti- 
culiers et  sur  les  principes  secondaires  ont  été 
négligées ,  elles  ont  été  décriées  dans  la  masse 
des  esprits  ,  et  il  s'est  formé  une  opinion  prépon- 
dérante sur  ce  point,  que  les  principes  secon- 
daires devaient  être  déduits  des  faits  généraux  et 
d'un  principe  universel  ;  opinion  d'une  vérité 
purement  spéculative  ,  attendu  que  l'intelligence 

6 


82 

humaine  n'a  point  les  moyens  d'établir  des  gé- 
néralités assez  précises  pour  qu'il  soit  possible 
d'en  tirer,  comme  conséquences  directes ,  toutes 
les  spécialités. 

C'est  à  ce  fait  important  que  se  rattachent  les 
observations  que  j'ai  présentées  dans  ce  dialogue, 
dans  l'examen  du  catholicisme  et  du  protestan- 
tisme. 

Depuis  la  dissolution  du  pouvoir  spirituel  eu- 
ropéen ,  résultat  de  l'insurrection  de  Luther, 
depuis  le  quinzième  siècle,  l'esprit  humain  s'est 
détaché  des  vues  les  plus  générales  ,  il  s'est  livré 
aux  spécialités ,  il  s'est  occupé  de  l'analyse  des 
faits  particuliers ,  des  intérêts  privés  des  diffé- 
rentes classes  de  la  société  ;  il  a  travaillé  à  poser 
les  principes  secondaires  qui  pouvaient  servir  de 
bases  aux  différentes  branches  de  ses  connaissan- 
ces ;  et ,  pendant  cette  seconde  période,  l'opinion 
s'est  établie  que  les  considérations  sur  les  faits  gé- 
néraux, sur  les  principes  généraux  et  sur  les  inté- 
rêts généraux  de  l'espèce  humaine  n'étaient  que 
des  considérations  vagues  et  métaphysiques  ,  ne 
pouvant  contribuer  efficacement  aux  progrès  des 
lumières  etaii  perfectionnement  delà  civilisation. 


8j 

Ainsi  l'esprit  humain  a  suivi,  depuis  le  quin- 
zième siècle,  une  marche  opposée  à  celle  qu'il 
avait  suivie  jusqu'à  cette  époque  ;  et  certes  les 
progrès  importants  et  positifs  qui  en  sont  résul- 
tés dans  toutes  les  directions  de  nos  connais- 
sances prouvent  irrévocablement  combien  nos 
aïeux  du  moyen  âge  s'étaient  trompés  en  esti- 
mant d''une  utilité  médiocre  l'étude  des  faits  par- 
ticuliers ,  des  principes  secondaires ,  et  l'analyse 
des  intérêts  privés. 

Mais  il  est  également  vrai  qu'un  très  grand 
mal  est  résulté  pour  la  société  de  l'état  d'abandon 
dans  lequel  on  a  laissé,  depuis  le  quinzième  siè- 
cle ,  les  travaux  relatifs  à  l'étude  des  faits  géné- 
raux, des  principes  généraux  et  des  intérêts  gé- 
raux.  Cet  abandon  a  donné  naissance  au  senti- 
ment d'égoïsme,  qui  est  devenu  dominant  chez 
toutes  les  classes  et  dans  tous  les  individus.  Ce 
sentiment ,  devenu  dominant  d«ns  toutes  les 
classes  et  dans  tous  les  individus ,  a  facilité  à 
César  les  moyens  de  recouvrer  une  grande  partie 
de  la  force  politique  qu'il  avait  perdue  avant  le 
quinzième  siècle.  C'est  à  cet  égoïsme  qu'il  faut 
attribuer  la  maladie  politique  de  notre  époque  , 

G. 


84 

maladie  qui  met  en  souffrance  tous  les  travail- 
leurs utiles  à  la  société;  maladie  qui  fait  absor- 
ber par  les  rois  une  très  grande  partie  du  salaire 
des  pauvres,  pour  leur  dépense  personnelle,  pour 
celle  de  leurs  courtisans  et  de  leurs  soldats  ;  ma- 
ladie qui  occasione  un  prélèvement  énorme  de 
la  part  de  la  royauté  et  de  l'aristocratie  de  la  nais- 
sance sur  la  considération  qui  est  due  aux  sa- 
vants ,  aux  artistes  et  aux  chefs  des  travaux  in- 
dustriels, pour  les  services  d'une  utilité  directe 
et  positive  qu'ils  rendent  au  corps  social. 

Il  est  donc  bien  désirable  que  les  travaux  qui 
ont  pour  objet  le  perfectionnement  de  nos  con- 
naissances relatives  aux  faits  généraux ,  aux  prin- 
cipes généraux  et  aux  intérêts  généraux  ,  soient 
promptement  remis  en  activité,  et  soient  désor- 
mais protégés  par  la  société  ,  à  l'égal  de  ceux  qui 
ont  pour  objet  l'étude  des  faits  particuliers,  des 
principes  secondaires  et  des  intérêts  privés. 

Tel  est  l'aperçu  des  idées  qui  seront  dévelop- 
pées dans  notre  second  entretien  ,  dont  l'objet 
sera  d'exposer  le  christianisme  sous  le  point  de 
vue  théorique  et  scientifique ,  et  d'établir  la  su- 
périorité de  la  théorie  chrétienne  sur  toutes  les 


85 

philosopliies  spéciales,  tant  religieuses  que  scien- 
tifiques. 

Enfin  ,  dans  un  troisième  dialogue,  je  traiterai 
directement  du  nouveau  christianisme  ou  du 
christianisme  définitif.  J'exposerai  sa  morale, 
son  culte  et  son  dogme  ;  je  proposerai  une  pro- 
fession de  foi  pour  les  nouveaux  chrétiens. 

Je  ferai  voir  que  cette  doctrine  est  la  seule 
doctrine  sociate  qui  puisse  convenir  aux  Euro- 
péens dans  l'état  présent  de  leurs  lumières  et  de 
leur  civilisation.  Je  prouverai  que  l'adoption  de 
cette  doctrine  offre  le  moyen  le  meilleur  et  le 
plus  pacifique  pour  remédier  aux  inconvénients 
énormes  qui  sont  résultés  de  l'envahissement  du 
pouvoir  spirituel  par  la  force  physique ,  arrivé  au 
quinzième  siècle,  et  pour  faire  cesser  cet  enva- 
hissement en  réorganisant  le  pouvoir  spirituel 
sur  de  nouvelles  bases,  et  en  lui  donnant  la  force 
suffisante  pour  mettre  un  frein  aux  prétentions 
illimitées  du  pouvoir  temporel. 

Je  prouverai  encore  que  l'adoption  du  nouveau 
christianisme  accélérera  les  progrès  de  la  nivili 
sation  infiniment  plus  qu'ils  ne  pourraient  l'être 
p;ir  toute  autre  mesure  générale,  en  faisant  rn;u- 


86 

cher  de  front  les  travaux  relatifs  aux  généralités 
des  connaissances  humaines ,  et  ceux  qui  ont 
pour  objet  le  perfectionnement  des  spécialités. 

Je  termine  ce  premier  dialogue  en  vous  décla- 
rant franchement  ce  que  je  pense  de  la  révéla- 
tion du  christianisme. 

Wous  sommes  certainement  très  supérieurs  à 
nos  devanciers  dans  les  sciences  d'une  utilité 
positive  et  spéciale;  c'est  seulement  depuis  le 
quinzième  siècle ,  et  principalement  depuis  le 
commencement  du  siècle  dernier ,  que  nous 
avons  fait  de  grands  progrès  dans  les  mathéma- 
thiques,  dans  la  physique,  dans  la  chimie  et 
dans  la  physiologie.  Mais  il  est  une  science  bien 
plus  importante  pour  la  société  que  les  connais- 
sances physiques  et  mathématiques  ;  c'est  la 
science  qui  constitue  la  société ,  c'est  celle  qui 
lui  sert  de  base  ;  c'est  la  morale  :  or  la  morale  a 
suivi  une  marche  absolument  opposée  à  celle 
des  sciences  physiques  et  mathématiques.  Il  y  a 
plus  de  dix-huit  cents  ans  que  son  principe 
fondamental  a  été  produit ,  et ,  depuis  cette 
époque ,  toutes  les  recherches  des  hommes  du 
plus  grand  génie  n'ont  point  fait  découvrir  un 


87 
principe  supérieur  par  sa  généralité  ou  par  sa 
précision  à  celui  donné  à  cette  époque  par  le 
fondateur  du  christianisme  ;  je  dirai  plus,  quand 
la  société  a  perdu  de  vue  ce  principe  ,  quand  elle 
a  cessé  de  le  prendre  pour  guide  général  de  sa 
conduite ,  elle  est  promptement  retombée  sous 
le  joug  de  César  ;  c'est-à-dire  sous  l'empire  de  la 
force  physique  ,  que  ce  principe  a  subordonné  à 
la  force  intellectuelle. 

Je  demande  maintenant  si  l'intelligence  qui  a 
produit ,  il  y  a  dix-huit  cents  ans  ,  le  principe 
régulateur  de  l'espèce  humaine  ,  et  qui  par  con- 
séquent a  produit  ce  principe  quinze  siècles  avant 
que  nous  ayons  fait  des  progrès  importants  dans 
les  sciences  physiques  et  mathématiques  ,  je  de- 
mande si  cette  intelligence  n'a  pas  évidemment 
un  caractère  sur-humain  ,  et  s'il  existe  une  plus 
grande  preuve  de  la  révélation  du  christianisme? 

Oui ,  je  crois  que  le  christianisme  est  une  in- 
stitution divine  ,  et  je  suis  persuadé  que  Dieu  ac- 
corde une  protection  spéciale  à  ceux  qui  font 
leurs  efforts  pour  soumettre  toutes  les  institutions 
humaines  au  principe  fondamental  de  cette  doc- 
trine sublime  ;  je  suis  convaincu  que  moi-même 


88 

j'accomplis  une  mission  divine  en  rappelant  les 
peuples  et  les  rois  au  véritable  esprit  du  christia- 
nisme. Et ,  plein  de  confiance  dans  la  protection 
divine  accordée  à  mes  travaux  d'une  manière 
spéciale,  je  me  sens  la  hardiesse  de  faire  des 
représentations  sur  leur  conduite  aux  rois  de 
l'Europe  qui  se  sont  coalisés  en  donnant  à  leur 
union  le  non  sacré  de  Sainte-Alliance  ;  je  leur 
adresse  directement  la  parole  ,  j'ose  leur  dire  : 

Princes, 

Quelle  est  la  nature  ,  quel  est  le  caractère,  aux 
yeux  de  Dieu  et  des  chrétiens  ,  du  pouvoir  que 
vous  exercez? 

Quelles  sont  les  bases  du  système  d'organisa- 
tion sociale  que  vous  travaillez  à  établir?  Quelles 
mesures  avez-vous  prises  pour  améliorer  l'exis- 
tence morale  et  physique  de  la  classe  pauvre  ? 

Vous  vous  dites  chrétiens ,  et  vous  fondez  en- 
core votre  pouvoir  sur  la  force  physique  ,  et  vous 
n'êtes  encore  que  les  successeurs  de  César  ,  et 
vous  oubliez  que  les  vrais  chrétiens  se  proposent 
pour  but  final  tle  leurs  travaux  d'anéantir  com- 


89 

plètement  le  pouvoir  du  glaive ,  le  pouvoir  dv 
César,  qui,  par  sa  nature,  est  essentiellement 
provisoire. 

Et  c'est  ce  pouvoir  que  vous  avez  entrepris  de 
donner  pour  base  à  l'organisation  sociale?  A  lui 
seul  appartient,  selon  vous,  l'initiative  dans 
toutes  les  améliorations  générales  réclamées  par 
le  progrès  des  lumières.  Pour  soutenir  ce  sys- 
tème monstrueux ,  vous  tenez  deux  millions 
d'hommes  sous  les  armes ,  vous  avez  fait  adop- 
ter votre  principe  à  tous  les  tribunaux,  et  vous 
avez  obtenu  des  clergés  catholique ,  protestant 
et  grec  qu'ils  professassent  hautement  l'hérésie 
que  le  pouvoir  de  César  est  le  pouvoir  régulateur 
de  la  société  chrétienne. 

En  rappelant  les  peuples  à  la  religion  chré- 
tienne par  le  symbole  de  votre  union,  en  les 
faisant  jouir  d'une  paix  qui  est  pour  eux  le  pre- 
mier des  biens,  vous  ne  vous  êtes  néanmoins 
attiré  aucune  reconnaissance  de  leur  part;  votre 
intérêt  personnel  domine  trop  dans  les  combi- 
naisons que  vous  présentez  comme  étant  d'un 
intérêt  général.  Le  pouvoir  suprême  européen 
qui  réside  dans  vos  mains  est  loin  d'être  un  pou- 


9« 
voir  chrétien  comme  il  eût  dCi  le  devenir.  Dès 
que  vous  agissez ,  vous  déployez  le  caractère  et 
les  insignes  de  la  force  physique,  de  la  force 
anti-chrétienne. 

Toutes  les  mesures  de  quelque  importance 
que  vous  avez  prises  depuis  que  vous  êtes  unis 
en  sainte-alliance ,  toutes  ces  mesures  tendent 
par  elles-mêmes  à  empirer  le  sort  de  la  classe 
pauvre ,  non  seulement  pour  la  génération  ac- 
tuelle, mais  même  pour  les  générations  qui  doi- 
vent lui  succéder.  Vous  avez  augmenté  les  im- 
pôts ,  vous  les  augmentez  tous  les  ans,  afin  de 
couvrir  l'accroissement  des  dépenses  occasio- 
nées  par  vos  armées  soldées  et  le  luxe  de  vos 
courtisans.  La  classe  de  vos  sujets  à  laquelle 
vous  accordez  une  protection  spéciale  est  celle 
de  la  noblesse  ,  classe  qui ,  de  même  que  vous  , 
fonde  tous  ses  droits  sur  l'épée. 

Cependant  votre  blâmable  conduite  paraît  ex- 
cusable sous  plusieurs  rapports  :  une  chose  a  dû 
vous  induire  en  erreur  ;  c'est  l'approbation  qu'ont 
reçue  les  efforts  communs  que  vous  avez  faits 
pour  terrasser  le  pouvoir  du  César  moderne.  En 
combattant  contre  lui,  vous  avez  agi  très  chré- 


9^ 
tiennement  ;  mais  c'est  uniquement  parceque  7 
dans  ses  mains  ,  Tautorité  de  César ,  que  Napo- 
léon avait  conquise,  avait  beaucoup  plus  de  force 
que  dans  les  vôtres ,  où  elle  n'est  parvenue  que 
par  héritage.  Votre  conduite  a  encore  une  autre 
excuse  ;  c'est  que  c'était  aux  clergés  à  vous  ar- 
rêter au  bord  du  précipice,  tandis  qu'ils  s'y  sont 
précipités  avec  vous. 

Princes, 

Écoutez  la  voix  de  Dieu ,  qui  vous  parle  par 
ma  bouche,  redevenez  bons  chrétiens ,  cessez 
de  considérer  les  armées  soldées ,  les  nobles  , 
les  clergés  hérétiques  et  les  juges  pervers  comme 
vos  soutiens  principaux  ;  unis  au  nom  du  chris- 
tianisme ,  sachez  accomplir  tous  les  devoirs  qu'il 
impose  aux  puissants;  rappelez-vous  qu'il  leur 
commande  d'employer  toutes  leurs  forces  à  ac- 
croître le  plus  rapidement  possible  le  bonheur 
social  du  pauvre. 


FIN.